2016, année du Liberland ?

https://fr.wikipedia.org/wiki/Liberland#/media/File:Flag_of_Liberland.svg
“Le jaune pour le volontarisme et le marché libre, le noir pour la rébellion”

Le Liberland, peut-être en avez vous déjà entendu parler. Le 13 avril 2015, la micro-nation est proclamée par le Tchèque Vít Jedlička, sur un minuscule territoire de 7km² coincé entre la Serbie et la Croatie. Sa devise : “Vivre et laisser vivre”. Onze mois plus tard, près de 400 000 personnes auraient demandé la citoyenneté, alors qu’un paquet de questions entourent encore la création de ce pays.

Futur paradis fiscal type Liechtenstein ? Réel projet d’Etat libertarien, qui regroupe des gens voulant développer l’économie sur des bases différentes ? Vaste plaisanterie qui n’a que trop duré ? Onze mois après la proclamation de la République libre du Liberland, le projet n’est en tout cas pas avorté. Il semble même gagner du soutien. Le Liberland possède son ambassadeur en France, son Président a été reçu par le dirigeant du Parti Libéral Démocrate (PLD) lors d’une conférence annuelle, une soixantaine de représentants à l’international soutiendraient sa reconnaissance, et le pays disposerait même de sa propre équipe de foot.

Liberland, kézako ?

A l’origine du Liberland, un flou juridique datant d’après les Guerres de Yougoslavie. A qui appartiennent ces 7km² de terre ? A la Croatie ou à la Serbie ? Vít Jedlička, Président “élu avec deux voix et une abstention”, a estimé que puisqu’aucune nation ne se réclamait de ce territoire, il pouvait l’investir. Mais les voisins croates et serbes ne partagent pas vraiment cette analyse, et craignent surtout de voir naître à leurs portes un paradis fiscal. Des gardes-frontières ont donc été envoyés sur le Danube, pour chasser ceux qui veulent poser un pied sur le Liberland. Si la police peut intervenir, c’est parce que le pays est installé sur une terra nullus, ou terre sans maitre, qui est un statut juridique légal. D’après une déclaration sur leur page Facebook, la situation tendrait cependant à s’améliorer : la Serbie a “reconnu que ce nouvel Etat ne se trouvait pas en territoire serbe”. Un propos vu comme une première avancée.

 

https://drive.google.com/file/d/0Bw6gjQS4MEcYaVhqbFdwV2dhN0k/view
Carte du Liberland
source : la brochure 2015 du Liberland

Pour que ce projet émerge, la volonté d’un homme en particulier a été décisive : celle de Vít Jedlička. Ce trentenaire formé aux sciences politiques et à l’économie est membre d’un parti libertarien tchèque. Ses idées se rapprochent de l’Américain Ron Paul. On comprend donc pourquoi il espère créer “une société où les honnêtes citoyens peuvent prospérer sans lois, règlements ni impôts d’État inefficaces et contraignants”, et voit Monaco comme un modèle à suivre.

Mais sa seule personne n’aurait pas suffi. Huit semaines après sa proclamation, les Libertariens du Danemark ont décidé de se joindre au projet, et le Liberland Settlement Association (LSA) est né. Ces derniers ont été un soutien important au niveau financier et logistique : deux maisons près du Danube faisant office de QG et deux bateaux ont été mis à disposition, quand Vit lui se consacre plus au domaine politique. Il n’est pourtant pas certain que leur collaboration soit toujours d’actualité. Dans le gouvernement liberlandais, aucun membre du LSA ne figure.

Le pays n’a pas encore voté sa Constitution, inspirée du texte suisse pour ses notions de plébiscite et de référendum. Dans ce petit recoin d’Europe de l’Est, la monnaie officielle -qui pourra côtoyer n’importe quelle autre monnaie- sera une monnaie au mérite. Tel ou tel effort pour la communauté et les intérêts de l’Etat permettra en effet d’accumuler des “meritcoins”, notamment nécessaires si l’on souhaite obtenir la nationalité. Beaucoup sont ainsi partis donner de leur temps et de leur énergie l’été dernier.

Une cabane et des moustiques

Concrètement, n’imaginez pas vous dorer la pilule au Liberland. Y faire une simple halte n’est pas non plus recommandé. Une forêt, des animaux, des moustiques, et une ancienne cabane de chasse : voilà grossomodo ce qui vous y attend à l’heure actuelle. Il faut dire que depuis la fin des beaux jours, l’endroit a été complètement déserté. Mais si l’on en croit la communication de l’Etat, plutôt actif sur les réseaux sociaux, les choses progressent. On peut depuis avril 2015 remplir un formulaire en ligne de demande de citoyenneté ; environ soixante quinze mille sont aujourd’hui considérés comme éligibles. Un gouvernement a été présenté en décembre dernier en République tchèque devant des parlementaires et diplomates d’autres pays. On connaît donc le nom des personnes “influentes“ au Liberland, au nombre assez restreint : un Président, un Vice-Président (un Français!), et quatre ministres (Affaires étrangères, Finances, Justice et Intérieur). Le tout étant censé former une “République constitutionnelle avec des éléments de démocratie directe“.

L’envie de créer quelque part un Etat libertarien ne date pas d’hier. Plusieurs projets du même acabit ont échoué à travers le monde. Il est encore tôt pour déterminer l’issue de celui-ci. Ce qui est sûr, c’est que certains éléments prêtent à sourire. Sur FB, il est possible d’inviter en ami plusieurs membres du gouvernement. Les photos mises en ligne sur leur page font penser à des clichés de gala, d’avant-premières de films, plus qu’à de sérieuses réunions d’un futur pouvoir. Chacun peut commenter les posts et recevra sans besoin d’insister une réponse de l’administrateur de la page, donnant à lire des échanges aussi profonds que : “The new government will be democratic!?” ; “the government is democratic ….”.

 

https://www.facebook.com/liberland/photos/gm.1653566044904678/1934216110137526/?type=3&theater
Vít Jedlička, Président du Liberland
Source : page FB du Liberland

Début décembre, le Liberland comptait cent trente citoyens, et un budget de deux millions d’euros, provenant des citoyens du micro-Etat et de “fonds institutionnels”. La journaliste indépendante Agnès Villette y a fait six fois le déplacement l’été dernier, et devrait prochainement recommencer. Elle a rencontré le Président Jedlička à plusieurs reprises. “Vit est un personnage charismatique et fascinant, il y croit vraiment. Il est peut-être parfois moyennement convaincant quand il exécute les choses mais c’est un politicien, il veut faire passer des idées“, assure-t-elle. “On peut parfois avoir l’impression d’une blague, mais en fait il y a vrai mouvement et une vraie réflexion derrière le Liberland. 400 activistes ont défilé pendant l’été. Beaucoup d’Américains, d’Allemands, des Français, des Slovènes, des Tchèques, et parmi eux beaucoup de jeunes avec une conscience politique aiguisée, qui ont un rapport complètement critique par rapport à l’Etat“.

Sur le plan économique,  “Vit ne refuse pas toute notion d’Etat, ça serait un Etat minimal “. Pour elle, il n’est pas question d’utopistes mais de pragmatiques. “On leur dit toujours que les idées libertariennes ne fonctionnent pas dans le réel. Mais ce que je vois, c’est qu’il y a de plus en plus de gens qui réfléchissent de cette manière là. Dans l’économie actuelle la pensée libertarienne commence à dérégler pas mal de choses, avec Uber, Airbnb, Blablacar… “. Ces séjours étaient aussi l’occasion de voir les embûches que rencontraient les partisans du Liberland, ne serait-ce que pour rester camper aux alentours. Selon elle, pour tenter de s’approprier vraiment le territoire, et finir par faire accepter par le gouvernement croate leur présence, les  “Liberlandais“ s’achèteront sans doute des propriétés aux alentours.

Cette année, deux évènements majeurs sont au programme. D’abord, un concours architectural auquel devraient participer en tant que jurés des “architectes de renom”. Sans lois ni arrêtés municipaux, les possibilités de créations peuvent être assez vastes. Le second évènement sera le premier anniversaire du pays, en avril. Objectif pour Vít Jedlička, construire un bâtiment au Liberland. Il est même question cet été d’organiser conférences et concerts. Ça n’est pas gagné. Aujourd’hui, ni la Croatie ni la Serbie n’ont officiellement reconnu l’existence de la micro-nation. Pour Agnès Villette cependant, le projet a de bonnes chances d’éclore un jour, ici ou ailleurs. “Certaines personnes aux fortunes colossales sont réellement intéressées par l’idée de construire un Etat de ce type, et la question du territoire peut-être réglée avec la construction d’îles artificielles par exemple“.

Vous vous demandez comment le Liberland peut apporter une plus-value au monde ? Leur dernière brochure se charge de vous répondre. “Ce sera un modèle pur d’une société qui prospère sur la base du volontariat (…) Liberland est un pays pour ceux qui veulent changer le monde en montrant le bon exemple”.

Victorien Willaume

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