Enquête sur les Témoins de Jehovah

 

TÉMOINS DE JEHOVAH : DANGEREUSE SECTE OU SIMPLE RELIGION?

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ENQUÊTE

Ils viennent toquer à votre porte, vous invitent à donner votre avis sur le sens de la vie ou le retour aux valeurs religieuses. Ils sont présents à des stands devant des arrêts de métro pour distribuer des prospectus sur la Bible (et parler du sens de la vie, aussi). Les Témoins de Jéhovah, vous les croisez régulièrement. Plus souvent que vous ne le pensez, en fait. Ils sont près de 127 000 fidèles en France, mais révèlent très rarement leur culte en dehors de leurs activités de prédication. Les Témoins de Jéhovah sont à la fois visibles et invisibles. Quel autre culte est aussi présent dans l’espace public ? Mais en même temps, qui sait ce qu’il se passe réellement dans leurs “Royaumes” (lieux de culte), et qui connaît les activités qu’ils pratiquent dans leur vie quotidienne ? Voici ce que nous avons découvert.

Une religion, une secte, une association cultuelle ou même un mouvement social… Comment qualifier le mouvement religieux des Témoins de Jehovah (TJ) se réclamant du christianisme ? Alors que des spécialistes soulignent l’intégration croissante du mouvement vers la société, certaines associations comme l’UNADFI (L’Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu victimes de sectes) opposent les nombreux témoignages accablants des victimes de la “secte”. En réalité, même certains groupes anti-sectes récusent ce dernier terme. Guy, bénévole à l’UNADFI et spécialiste du groupe, se justifie : “Puisqu’il n’y a pas de définition «juridique» d’une secte, et que l’emploi de ce mot génère dans l’esprit de chacun un réflexe négatif, mieux vaut ne pas l’employer. Ou alors on le fait à la manière de Voltaire, qui qualifiait tout mouvement fondé sur des convictions (et donc toutes les religions) de “secte” ”.

Aucune définition juridique

Concrètement, aucune institution en France n’a autorité pour qualifier un groupe de secte, en raison de l’absence de définition juridique du terme. Et ceci, au nom des principes de laïcité, de liberté de religion garantis par la Constitution française. Cependant, la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires), un organisme mis en place par l’Etat, relève quelques caractéristiques pour repérer une “secte”. Rupture avec l’environnement social ou familial, embrigadement, trouble à l’ordre public ou extorsion de fonds. Organisée de façon pyramidale, et où une pensée unique et antisociale est martelée aux fidèles, une secte a pour but de” créer et exploiter chez une personne un état de sujétion psychologique ou physique avec des conséquences dommageables pour elle ou la société”. La question est donc de savoir si les Témoins de Jéhovah répondent ou non à ces critères.

Les Témoins de Jehovah, petit rappel

Ils sont huit millions dans le monde. La Bible prend une place très importante dans leur vie, puisqu’ils la voient comme un texte sacré, auquel ils se refèrent constamment. Ils considèrent que l’ordre actuel est mauvais, et que l’intervention de Dieu sur Terre lors de la fin du monde (Armageddon), permettra l’instauration d’une théocratie. Ils sont incités, sous peine d’être repris à l’ordre, à étudier chaque semaine la Bible, lors de séances dans leur lieu de culte (salle du Royaume), et à exercer une activité de prédication (porte-à-porte notamment). Les TJ sont relativement intégrés à la société : ils travaillent, font des enfants, cotisent à la sécurité sociale. Cependant, ils refusent certaines pratiques sociales, comme les fêtes religieuses, les anniversaires, ou dans un autre genre les transfusions sanguines.

Association cultuelle

Mais officiellement, quel est le statut juridique des Témoins de Jéhovah ? Il s’agit d’une association cultuelle, et, cette fois-ci, la justice a été claire sur ce point. Il faut noter que l’Etat français, laïc, ne reconnaît aucun culte, et a créé le statut d’association cultuelle (à but non lucratif), pour permettre son exercice. Ces associations bénéficient d’avantages, notamment fiscaux, Pourtant, cette reconnaissance était loin d’être acquise.
En 1995, un rapport parlementaire d’une commission d’enquête publiait une liste de 172 mouvements à caractère sectaire en France, incluant les Témoins de Jéhovah.
Dès 1998, le fisc décide de taxer à hauteur de 60% les dons manuels reçus par la communauté quelques années plus tôt. Elle n’est pas encore considérée comme une association cultuelle, qui bénéficie d’une exonération d’impôt sur les dons manuels. En effet, elle est accusée de trouble à l’ordre public (une condition à laquelle une association cultuelle doit se soustraire pour être reconnue), pour refus de service militaire ou de transfusions sanguines notamment. Sollicité par les TJ, le Conseil d’Etat tranche : les activités des Témoins de Jéhovah ne constituent pas de trouble à l’ordre public. Des arrêtés préfectoraux dans les années 2000 inscriront dans le droit le statut d’association cultuelle à l’organisation.

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Salle de réunion de la salle du Royaume du 17ème arrrondissement de Paris.
Vers une normalisation ?

Parallèlement à cette reconnaissance juridique, certains spécialistes de l’organisation soulignent également une certaine normalisation des relations des TJ avec la société. Le fruit d’une évolution qui s’est accentuée au tournant du XXIème siècle, pour Régis Dericquebourg. Ce même universitaire pointait pourtant les dérives d’une organisation qu’il qualifiait de « secte révolutionnaire » dans les années 1970-1980.
Selon la définition du sociologue Bryan Wilson, une secte « exerce une emprise totale sur ses membres, tend à le maintenir «hors du monde» et leur dicte la conduite à adopter envers «le monde » ». Le qualificatif « révolutionnaire » renvoie à l’hostilité envers l’ordre actuel et à l’espérance d’un changement de société. Or, les Témoins de Jéhovah considèrent en effet que l’Armaggedon mettra fin à un monde dans lequel ils ne se reconnaissent pas.

Résolution d’assemblée des Témoins de Jéhovah, août, 2006. De toutes ces manières, nous sommes déterminés à montrer que nous ne faisons pas partie du monde, et nous le manifestons dans tous les aspects de notre vie et dans nos rapports avec autrui. (…) Nous espérons par conséquent survivre à la fin du présent système de choses méchant et entrer dans un monde nouveau.

Les Témoins de Jéhovah ne sont cependant pas fondamentalistes pour Régis Dericquebourg, car ils n’entendent pas provoquer cette révolution. « Ils souhaitent l’installation d’une théocratie mais ne veulent pas contrôler le pouvoir politique pour la mettre en place. En effet, ils considèrent que cela ne dépend pas d’eux, mais de Dieu qui décidera du moment et des modalités de l’installation de son « Royaume sur terre » ». Le spécialiste Christophe Zamord évoque le terme « mouvement social » pour désigner les TJ. « En formant une communauté bien distincte qui tente de se démarquer du reste de la société, ne forment-ils pas un mouvement international de protestation, un mouvement social planétaire ? »

Cependant, Régis Dericquebourg met en lumière les efforts entrepris par les TJ pour s’intégrer à la société. « Sur certains points, les Témoins acceptent les pratiques sociales ambiantes. Ils n’ont pas créé de justice humaine pour régler leurs différends alors même qu’ils ne reconnaissent que la justice divine … » La Société de la Tour de Garde, la société juridique des TJ, auraient également desserré l’étau mis en place sur les fidèles. « Elle laisse aux membres le soin de déterminer eux-mêmes s’ils veulent voter, se syndiquer ou avoir des relations sexuelles hors mariage. » Ce qui conduit l’universitaire à employer le concept de « dénomination » (une secte qui a évolué vers une intégration à la société). « Le fait qu’ils acceptent de voter, par exemple, change peut-être le regard des politiciens, qui prennent acte des décisions de justice leur reconnaissant le statut d’association cultuelle. Or, plus un mouvement est reconnu, moins il se conduit en déviant et moins il est réprimé. »
Mais qu’en est-il réellement des Témoins de Jéhovah au niveau des faits? Y a-t-il un tel fossé entre le discours des membres du groupe et celui des ex-victimes et association anti-sectes ?

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Un passage de la Bible orne l’autel de la salle du Royaume du 17ème arrondissement de Paris.

Les Témoins de Jehovah et la réalité du terrain

Il est frappant de voir qu’en parlant des Témoins de Jehovah avec n’importe qui, nombreux sont ceux qui en connaissent. Il faut dire que, même si ils n’apparaissent que très peu dans nos fils d’actualité depuis plusieurs années, le phénomène est d’ampleur. Rares sont ceux qui n’ont jamais entendu parler d’eux, qui ne connaissent pas leur fameuse méthode du « porte à porte ». Pourtant les jugements à l’emporte-pièce -positifs ou négatifs- sont légions à leur encontre. « Dangereux », « manipulateurs », « escrocs », « gourous » sont quelques unes des expressions que l’on peut facilement entendre lorsque l’on interroge des anciens Témoins, des personnes lambdas, ou encore des journalistes qui assurent avoir étudié le sujet.

Internet regorge également de nombreuses publications souvent très orientées, dans un sens comme dans l’autre. Alors à quoi ressemblent-ils vraiment ?

Le contact facile

Le premier constat à faire est qu’ils sont faciles à contacter. On peut aller à leur rencontre à l’improviste, leurs réunions hebdomadaires se déroulant dans les fameuses « salles du Royaume », ouvertes au public. Pas de cachette, donc. En quelques clics on trouve tous leurs lieux de culte de la région parisienne. Il n’a pas non plus été difficile d’obtenir des numéros de téléphone. Cette apparente ouverture est cependant à nuancer. Les Témoins sont dans une démarche de prosélytisme : ils veulent apporter leur vision du Monde et de la religion, et convaincre les gens du bienfondé de celle-ci.

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La bibliothèque de le salle du Royaume compte des livres mais aussi plusieurs long métrages.

Certains adeptes ont par ailleurs été sur la réserve. Ils ont pu ne pas nous répondre, et nous ont parfois renvoyé vers leur service de communication. Ils ont également pu servir un discours lisse, « officiel », avec toujours cette utilisation du pronom personnel « on », qui leur est parfois reproché, marquant un prétendu manque d’indépendance.

Les valeurs humaines d’un côté, les valeurs de la Bible de l’autre

Le premier contact avec un Témoin de Jehovah s’est fait à Levallois Perret, dans une petite salle du Royaume située au fond d’une cour d’immeuble. Daniel Pacheco, la quarantaine, est électricien. L’échange, qui a duré une trentaine de minutes était cordial malgré plusieurs approximations et arrangements avec la réalité de sa part. Il a en effet nié toute notion de hiérarchie chez les TJ. « Nous sommes tous sur un pied d’égalité. » En fait, il existe à New York dans le quartier de Brooklyn le siège de l’organisation. Avec un président, des vices-présidents, un trésorier ainsi que trois directeurs. De même au niveau local et national il y a un siège qui chapeaute les autres succursales, à l’instar de la ville de Louviers en France. Pour ces deux hommes c’est évident, « il y a les valeurs humaines d’un côté, et les valeurs de la Bible de l’autre ». Eux ont fait leur choix. Yves Devault est Ministre du Culte. Il est donc responsable d’une des salles du Royaume des Témoins de Jehovah, et lit les textes sacrés lors des réunions. Il a accepté de nous faire visiter un de ces lieux de cultes.

Dans le civil, il est juriste en entreprise. Cet homme de 49 ans a commencé à étudier la Bible enfant. Il est devenu Témoin à force de l’étudier. Elle lui aurait permis de répondre à certaines questions : qui est Dieu ? Qui est Jésus ? Qui y a-t-il après la mort ? Détendu et souriant, il a accepté de nous donner sa version des faits. Lire la Bible tous les jours ? Ce n’est pas une obligation. « On peut l’étudier une fois par semaine, ou plus si on a envie. » L’influence de cette confession se retrouverait jusque dans son travail. « On ne peut pas voler du temps de travail à notre patron en procrastinant, par exemple. » Ce Parisien de naissance a eu une mère catholique et un père témoin de Jehovah. Il a cependant fait son choix en lisant la Traduction du Monde Nouveau des Saintes Écritures (TMN), la bible des TJ. Elle n’aurait rien à envier à la bible des catholiques. « La traduction est essentiellement la même ». Pas de “fausse” bible donc, comme le matraquent les détracteurs des “TJ”. A l’évidence être Témoin de Jehovah implique souvent d’avoir quelqu’un dans sa famille qui l’est aussi. « Mon frère et sa femme le sont, et leur fille devrait bientôt l’être. C’est l’enseignement de la Bible qui nous rapproche. C’est une force. »

« On attend que les gens viennent à notre rencontre »

La fin du monde a été prédite à cinq reprises par les TJ à tort. Lui se désolidarise. « Certains témoins ont été au delà de ce qui a été écrit. » Concernant l’aspect financier des TJ, M. Devault a fait le choix de ne pas donner une partie de son salaire. « La dîme n’est pas requise. Mais il y a une boîte à offrande où chacun peut mettre ce qu’il veut quand il vient au Royaume. » Si l’on veut enquêter sur les Témoins, impossible de ne pas évoquer à un moment l’accusation de secte dont elle fait l’objet. « Nous récusons tous ce terme. Cela voudrait dire que l’on met en péril la sécurité de l’Etat. » Il est facile de trouver en France des personnes qui ont fait partie des Témoins, et qui déclarent en être reparties détruites. « Il y a des mécontents, et on leur reconnaît leur droit de s’exprimer. On ne dit pas non plus qu’il n’y a pas de dérives. »

 

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Des amis homosexuels

M. Devault balaye également les accusations d’endoctrinement par les Témoins de Jehovah. « Pour nous évidemment, la Bible c’est la vérité. On sait qu’en France la culture religieuse se perd beaucoup. Mais on ne harcèle pas les gens pour autant. Quand on se place quelque part, on attend que les gens viennent à notre rencontre. » Si beaucoup voient les TJ comme des gens isolés, M. Devault assure simplement ne pas fréquenter quelqu’un s’il n’adhère pas à son style de vie. “Cela ne m’empêche pas d’avoir des amis homosexuels, ou qui vivent en couple en dehors du mariage”. Comment ne pas non plus parler des fameuses transfusions sanguines, que les Témoins refusent de subir ? « J’ai été opéré de la thyroïde, et une autre fois du ménisque, donc je n’ai jamais mis ma vie en danger à cause de ma religion. En réalité il y a aujourd’hui grâce aux progrès de la médecine des alternatives à la transfusion sanguine, on peut faire de la chirurgie sans transfusion. »
Ces rencontres avec Yves Devault et Daniel Pacheco permettent de nuancer quelques critiques dont font l’objet les TJ. M. Devault, par exemple, donne l’image d’un croyant bien dans sa peau, arrivant à plaisanter sur l’image que sa communauté renvoie : « Oui et nous mangeons des enfants », lançait-il en riant à la fin de l’interview.

Cette image exemplaire souffre cependant de nombreuses critiques. Le journaliste Thomas Lardeur a travaillé 10 ans sur les sectes. « Ils sont réellement dangereux. Quand vous êtes témoin et que vous faites du porte à porte par exemple, l’un surveille l’autre, on est toujours épié. Et puis il y a le monde pur, le leur, et le monde impur, notre monde.» Les TJ français n’ont pas connu d’affaires de pédophilie depuis quatre ans, mais en Australie, un dirigeant a récemment révélé tout un système de gestion interne de cas, au lieu d’en référer aux autorités.

La diversité chez les Témoins de Jehovah est réelle, le mouvement complexe. Un temps classé comme une secte par un rapport parlementaire en 1995, il se voit depuis plusieurs années accepté le statut de mouvement cultuelle. Les spécialistes eux-mêmes peinent à ranger les Témoins de Jehovah dans une catégorie nette et précise. On est moins étonné lorsque l’on sait qu’ils sont environ 8 millions dans le monde, et recouvre donc des réalités différentes selon les territoires où ils habitent, et les responsables qui les dirigent.

Douglas De Graaf et Victorien Willaume

 

 

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