F-R-O-N-T-I-E-R-E

F comme Fermeture

9 novembre 1989 : construit 28 ans plus tôt, le mur de Berlin est finalement détruit. Beaucoup interprètent alors sa chute comme le symbole d’une nouvelle ère, celle de l’ouverture du monde, celle d’une planète « sans frontières », réclamée par les défenseurs du libéralisme.

La signature de traités et d’accords comme celui créant l’espace Schengen en Europe, qui permet la libre circulation sans contrôles aux frontières internes, semble à l’époque avoir confirmé cette tendance.

Mais aujourd’hui, le monde est loin d’être sans frontières. Nombreux sont les pays à rester fermés, voire à se refermer après avoir été un temps ouverts. Souvent, l’objectif est le même : contrer l’immigration massive. Il y a peu, suite au démantèlement de la « Jungle » de Calais, la Belgique a annoncé le rétablissement des contrôles à la frontière française, par peur d’un afflux de migrants Plus radicale, la Hongrie s’est mise (à partir de juillet 2015) à construire des murs, ou « clôtures de sécurité », à sa frontière avec la Serbie, puis avec la Croatie.

Les murs, fermeture poussée à son paroxysme, ne se trouvent pas qu’en Hongrie. La liste est longue pour un monde censé être ouvert : les frontières entre l’Inde et le Pakistan, entre l’Inde et le Bangladesh, entre l’Arabie Saoudite et l’Irak, entre l’Irak et le Koweït, entre l’Espagne et le Maroc (avec les enclaves de Ceuta et Melilla), entre Israël et les territoires palestiniens, entre le Botswana et le Zimbabwe, pour ne citer qu’elles, sont toutes matérialisées par des murs et autres barrières électrifiées.

La frontière entre les États-Unis et le Mexique va-t-elle venir s’ajouter à la liste ? Déjà, un mur s’étend sur près de 1 300 kilomètres, depuis que George Bush a signé le Secure Fence Act en 2006, autorisant la construction d’une barrière pour lutter contre l’immigration clandestine, le terrorisme et le trafic de drogue. C’est ce mur que Donald Trump entend bien prolonger. Le candidat à la primaire républicaine répète à longueur de discours sa volonté de fermer la frontière, comme en novembre, lors d’un débat télévisé : « On a besoin de frontières. Nous aurons un mur. Ça marchera. Tout ce que vous avez à faire c’est de demander à Israël. Le mur, ça marche, croyez-moi. » Même le pape François Ier a réagi à ces propos en février, lors de sa visite au Mexique, en déclarant qu’ « une personne qui veut construire des murs n’est pas chrétienne ». Mais il en faut plus que ça pour faire changer Trump d’avis…

R comme Rivalités

Le tracé des frontières, ce n’est pas un secret, pose souvent problème. Beaucoup de tensions entre États voisins sont dues à un conflit lié à ce tracé. Avant 1914 par exemple, le nationalisme anti-allemand présent chez nombre de Français vient en partie de la perte de l’Alsace-Lorraine après la guerre contre la Prusse.

L’Histoire est donc sans surprise ponctuée de guerres déclarées pour une question de frontières. En 1982 par exemple, l’Argentine envahit l’archipel des Malouines, qu’elle revendique, mais l’Angleterre contre-attaque avec succès : aujourd’hui encore, Buenos Aires n’a toujours pas accepté la perte de ces îles.

Les tensions sont vives également dans la région du Cachemire : ce territoire himalayen est partagé entre l’Inde, la Chine et le Pakistan, trois États qui revendiquent sa possession. Le conflit est envenimé par des enjeux stratégiques, puisque la plupart des cours d’eau qui alimentent le Pakistan trouvent leur source dans la région : pour Islamabad, hors de question donc de laisser son contrôle à un autre État.

Mais l’un des tracés les plus conflictuels du globe est bien évidemment celui de la frontière entre Israël et les territoires palestiniens. Le partage de 1948 n’a jamais été accepté, les guerres se sont succédées, pour conduire à une situation totalement bloquée, où Israël profite de l’absence de frontière véritablement fixée pour coloniser progressivement la Cisjordanie palestinienne.

O comme Opération Triton

Frontex : derrière ce nom souvent méconnu se cache l’agence européenne de surveillance des frontières (créée en 2004, opérationnelle en 2005). Celle-ci a lancé l’opération Triton le 1er novembre 2014, soit juste après la fin de l’opération Mare Nostrum. Mais les deux opérations n’ont pas tout à fait le même objectif : Mare Nostrum, qui avait été lancée par la marine italienne en octobre 2013, avait pour but le sauvetage des migrants qui tentent la traversée de la Méditerranée. Triton en revanche a pour mission la surveillance des frontières, dans les eaux territoriales européennes.

De fait, quand bien même les navires de Triton poursuivent les opérations de sauvetage, leur efficacité est réduite par rapport à Mare Nostrum, qui bénéficiait de plus de moyens. Les drames en Méditerranée sont donc nombreux : en 2015, 3 440 personnes seraient mortes en essayant de rejoindre l’Europe, selon le Haut Commissariat aux Réfugiés.

N comme Nicosie

La seule capitale au monde à être encore coupée en deux par une frontière est européenne : il s’agit de Nicosie, capitale de Chypre. La partie nord de la ville appartient à la République turque de Chypre du Nord (État autoproclamé, non reconnue par la communauté internationale), la partie sud à la République de Chypre.

Le partage de l’île remonte à 1974, quand l’armée turque envahit Chypre et s’empare de plus d’un tiers du territoire. Une zone tampon est alors tracée, séparant l’île en deux entités politiques, et avec elle sa capitale : la ligne verte (ou ligne Attila pour les Turcs), contrôlée par l’ONU. Nicosie n’est pas seulement traversée par la frontière, mais bien coupée en deux puisque la frontière est matérialisée par un mur. Des checkpoints permettent toutefois le passage. En 2007, les Chypriotes grecs ont démoli une partie du mur au niveau de la rue Ledra, l’une des premières qui avait été barricadée.

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T comme Tampon

Une zone tampon est, comme son nom l’indique, un espace destiné à amortir les chocs, limiter les heurts. De fait, lorsque deux États rivaux se font face, leur frontière devient souvent une zone tampon, avec, généralement, un mur pour séparer ces deux États.

S’il existe plusieurs zones tampons, la plus connue est celle séparant Corée du Nord et Corée du Sud, créée en 1953 à la fin de la guerre de Corée. Longue de 248 km et large de 4 km, elle est située de part et d’autre de la frontière. Miradors, champs de mines, centaines de milliers de soldats de chaque côté, no man’s land au milieu : elle a beau s’appeler Zone démilitarisée, elle n’en est pas moins l’un des coins les plus militarisés de la planète.

Les tensions sur cette zone sont vives, et les incidents ne sont pas rares. Souvent, ils ne manquent pas d’être insolites. En janvier, alors que le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un fêtait son anniversaire, la Corée du Sud n’a pas hésité à se servir des hauts-parleurs installés à la frontière pour diffuser des messages critiquant le dictateur, mais aussi des titres de K-pop. Kim Jong Un n’a visiblement pas apprécié la musique pop sud-coréenne, et sa réponse ne s’est pas faite attendre : un mois plus tard, la Corée du Nord a envoyé des ballons gonflés à l’hélium par-dessus la frontière, avec un minuteur pour qu’ils explosent une fois celle-ci passée. À l’intérieur de ces ballons, des tracts de propagande, mais également des mégots de cigarette et du papier toilette, usagé bien sûr. L’histoire ne s’arrête pas là, car Séoul n’exclut pas d’installer des panneaux électroniques géants à la frontière pour diffuser des messages.

I comme Interface

Une interface. Inter-face. Entre deux faces, entre deux rives, entre deux pays. La frontière constitue cet espace intermédiaire, souvent singulier, qui fait le lien entre deux territoires. Elle est donc un espace géographiquement à part où se confrontent les cultures, les hommes, et aussi leurs lois. Cette dimension en fait bien souvent un espace d’échanges privilégié.

Les exemples en sont légion. La frontière franco-espagnole constitue par exemple une interface commerciale particulière pour la vente de cigarettes ou d’alcool, vendus moins chers qu’en France pour des raisons fiscales. Ainsi, selon un rapport parlementaire paru en 2011, environ 40% du tabac consommé dans les départements français limitrophes de l’Espagne avait été acquis hors de France.

L’interface, simple espace d’échange ? Pas seulement. La particularité de ces espaces est aussi leur vulnérabilité face au jeu entre différentes législations, et donc leur potentiel important à devenir des zones de trafic, autrement dit d’échanges illégaux et considérés comme répréhensibles. Ainsi, en octobre 2011, le meurtre de 13 marins chinois au cours d’un trafic de métanphétamines, une drogue synthétique psycho stimulante, lors d’un transport par bateau à destination du Myanmar, avait fait couler l’encre dans les médias d’Asie du sud est.

Le “triangle d’or”, considéré comme une plaque tournante de nombreux trafics (en particulier de drogue, d’êtres humains et d’argent), se situe au coeur d’une zone tri-frontalière, entre le Myanmar à l’ouest, le Laos à l’est, et la Thaïlande au sud. Il est également une zone importante de production du pavot somnifère, à l’origine de l’opium, ladite production ayant été développée à l’époque coloniale pour les intérêts de la France et de la Grande-Bretagne. Le trafic de cette plante finance aujourd’hui en partie les guérillas de l’Etat Shan, qui revendique l’indépendance du nord-est du Myanmar. Le commerce de la drogue dans cet espace, particulièrement lucratif, constitue un argument touristique à destination de l’Europe occidentale et de l’Amérique du nord. L’argent, difficile à blanchir, peut enfin être échangé dans les casinos laotiens, le jeu étant interdit en Thaïlande. Malgré des efforts politiques et une fermeture de la frontière entre la Thaïlande et le Myanmar en 1994, cette zone tri-fontalière reste une interface de choix.IMG_0004.jpg

E comme Enclave

Une enclave, c’est quoi ? Tout simplement un morceau du territoire d’un pays qui appartient à un autre pays. Gibraltar par exemple, est une enclave anglaise en Espagne. Ceuta et Melilla, sont des villes situées sur le territoire marocain, mais appartenant à l’Espagne.

La frontière entre l’Inde et le Bangladesh notamment est parsemée d’enclaves. L’Inde possède plus de cent enclaves au Bangladesh, dont celle de Dahala Khagrabari. Celle-ci est unique au monde, en tant qu’enclave de troisième ordre, ou triple-enclave. Ce territoire de 7 000 m2 est en effet une enclave indienne située dans une enclave bangladaise, elle-même située dans une enclave indienne plus grande. De vraies poupées russes.

Outre les enclaves, il existe des pays enclavés : des pays n’ayant pas accès à une mer ouverte. Plusieurs États sont dans cette situation, souvent handicapante, d’un point de vue économique (les importations coûtent plus cher) comme politique (l’État voisin pourrait décider de fermer ses frontières et de faire blocus). Certains pays s’en sortent très bien, comme la Suisse ou l’Autriche, intégrées à l’Union Européenne. D’autres ont beaucoup plus de difficultés, en particulier le Swaziland et le Lesotho, totalement enclavés à l’intérieur de l’Afrique du Sud.

R comme Repli sur soi

Toutes les frontières ne sont pas internationales. Il existe aussi des frontières intérieures, dans les villes. Depuis plusieurs années, le phénomène des gated communities se multiplie, généralement à l’initiative des populations aisées. Celles-ci font en quelque sorte sécession, en se regroupant dans des quartiers fermés, ultra-sécurisés, auxquels l’accès est restreint. Des quartiers souvent qualifiés de « ghettos de riches ».

Ces derniers, dans un souci de sécurité, se regroupent entre eux, créent de nouvelles frontières. Le phénomène est particulièrement fort aux États-Unis (ne serait-ce que dans l’aire métropolitaine de Los Angeles, on compte près de 200 gated communities), ainsi qu’en Afrique du Sud, pays de la ségrégation. À Pretoria par exemple, le quartier de Bryntirion est entouré d’une clôture électrique de 8 km, et des barrages filtrent les entrées.

Le Brésil compte lui aussi de nombreuses « gated communities », appelées là-bas « condominios » . À l’ouest de São Paulo, Alphaville est l’une des plus connues. Cette ville bâtie dans les années 1970 est entourée d’un mur d’enceinte, avec barbelés, caméras, et son entrée est gardée par des agents de sécurité, qui contrôlent tous les arrivants.

E comme Eau

On considère aujourd’hui qu’au moins une cinquantaine d’Etats seraient en situation de stress hydrique. Un chiffre qui concerne toutes les parties du monde. Au hasard: l’Inde, la Jordanie, l’Est de l’Australie, l’Espagne, ou la Californie. Face à cette rareté de l’eau de plus en plus menaçante, les hommes s’organisent, et tente de mettre la main sur le si cher “or bleu”. Les frontières se font alors à la fois obstacle et outil.

Dans la vallée de Ferghana, à cheval sur le Kazakhstan, l’Ouzbekistan, le Kirghiztan et le Tadjikistan, les Etats l’ont bien compris, et leur gestion génère des conflits d’usage. Ces pays d’ex-URSS ont hérité de frontières au tracé particulièrement fragmenté, qui les conduits à partager les ressources en eau que leur offre le fleuve Syr Daria. Le Kirghiztan et le Tadjikistan, tous deux situés sur la partie aval du fleuve, ont établi des barrages et retiennent une large partie des ressources, afin de subvenir à leurs besoins en hydro-électricité, en particulier les mois d’été. L’Ouzbekistan, qui requiert des besoins en eau importants, en particulier pour son agriculture, se trouve donc en déficit.

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Richard Duclos et Amandine Rouve