Le néerlandais, entre préservation et renoncement

La langue, un vecteur de partage entre deux compatriotes … mais facteur d’exclusion pour qui en parle une autre. A l’heure de la mondialisation, qui promeut un certain idéal de rapprochement entre les peuples, ce paradigme tend à l’effacement des particularités linguistiques locales. La France a depuis longtemps décidé de réagir, prenant des mesures pour protéger le français des attaques extérieures. Mais qu’en est-il des Pays-Bas, un pays d’envergure moins importante sur la scène internationale, où la langue n’est pas réellement signe d’exception culturelle ? Ont-ils fait le choix de privilégier le néerlandais, quitte à « s’isoler », ou de s’inscrire dans la dynamique « globalisante » ? Eléments de réponse.

 

« Dans 25 ans, le néerlandais sera une langue morte. » Cette petite phrase signée David Alerdice, directeur du British Council, date déjà d’octobre 2002, mais elle reste, dans sa substance, parfaitement d’actualité aux Pays-Bas. La déclaration, un brin provocatrice, avait fait grand bruit à l’époque (est-ce besoin de le préciser). Les défenseurs de la langue néerlandaise avaient crié au scandale, invoquant la vitalité d’un néerlandais qu’ils aiment qualifier de langue mondiale (ses 23 millions de locuteurs sur la planète) le classent dans le top 50 des langues parlées dans le monde.

A mi-chemin de la mort annoncée du néerlandais, force est de constater qu’il faudrait inventer un nouveau type de catastrophe naturelle pour faire disparaître ces 20 millions de néerlandophones, qui ne demandent qu’à s’exprimer dans leur belle langue. Cependant, le débat autour du lent dépérissement du néerlandais est, lui, toujours bien vivant.

Envahissants anglicismes

En cause, notamment : une présence toujours plus envahissante des anglicismes dans la langue, qui phagocytent certains mots déjà existants (prenez update, en voie de supplanter actualiseren). Un vocabulaire anglophone qui n’est pas seulement plébiscité par les jeunes, mais bel et bien utilisé dans la vie de tous les jours, comme si inchecken ou uploaden avaient tout du parfait lexème néerlandais.

L’anglais, plus attirant que le néerlandais, sur le territoire même des Pays-Bas ? Que le néerlandais soit plutôt rarement associé à une « belle langue » est une raison difficilement invocable pour expliquer cette tendance à la langue de Shakespeare. Au contraire, 88% des néerlandophones sont fiers de leur langue (selon une étude menée en 2010 par la Taalunie (littéralement : l’union de la langue, l’équivalent de l’Organisation Internationale de la Francophonie), et rien ne fait plus plaisir à un autochtone que de vous entendre lui balbutier un simple hallo (bonjour) ou dank je (merci).

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La langue, vecteur d’influence

Il ne faut pas oublier qu’une langue est aussi et surtout vecteur d’influence, de soft power. Remplacer le néerlandais par l’anglais reviendrait à faire du royaume un simple apparatchik des pays anglo-saxons sur la scène internationale. Pour un petit pays comme les Pays-Bas, qu’un grand nombre de personnes en Argentine ou en Chine auraient du mal à situer sur une carte, cela signifierait la fin de son rayonnement.

Il convient également d’évoquer l’histoire, le passé des Pays-Bas, qui n’ont, faut-il le rappeler, pas toujours été inhibés par leur petite superficie. Parler néerlandais, c’est aussi ressusciter un passé glorieux au XVIIème siècle (le « siècle d’or »), où l’influence des Pays-Bas, première puissance commerciale au monde, s’étendait alors aux quatre coins du globe. L’héritage colonial permet encore aujourd’hui d’entendre du néerlandais en Indonésie, au Suriname, aux Antilles, et même au Brésil ou en Nouvelle-Zélande (découverte par l’explorateur Abel Tasman, qui lui a donné le nom de cette province des Pays-Bas). Les Néerlandais sont-ils prêts à renoncer à ce vecteur d’influence et cette présence dans des contrées fort éloignées d’Amsterdam ?

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Rembrandt Van Rijn (1606-1669)

Publicités, musique, films en anglais

Il semblerait que oui. Ou du moins, la réponse serait moins tranchée que celles de membres de Défense de la Langue Française. « L’anglais est tellement dominant que l’on ne présente presque plus de films en néerlandais aux Pays-Bas. » Le responsable chez l’Union Européenne pour l’Espéranto, Dan Van Herpe, n’a pas tout à fait tort. Publicités à la télévision, musique, livres, séries … Ces produits culturels venus tout droit des Etats-Unis notamment n’ont aucun mal à franchir les frontières en VO. Près de 40% des Néerlandais trouvent que les textes de musiques anglais sont plus beaux que les néerlandais, un pourcentage qui ferait pâlir l’Académie française.

A l’inverse, les blockbusters ou les hits néerlandais sont au mieux relégués au second plan, au pire vus comme dépassés. L’influence de l’anglais par rapport au néerlandais ne concerne pas seulement la langue. C’est une véritable question de paradigme. Les Etats-Unis représentent pour un certain nombre de Néerlandais un idéal de mode de vie, de force culturelle. Un modèle à suivre. Le raisonnement est le suivant : quand on est un petit pays comme les Pays-Bas, n’a-t-on pas intérêt à « imiter » un voisin géant pour exister ? La culture néerlandaise doit-elle se calquer sur celle des Etats-Unis pour se faire entendre ?

Truster les anglicismes : un « choix »

Il apparaît que la plupart des anglicismes en néerlandais relèvent du domaine de la technologie ou de l’international (globalisering pour mondialisation, laptop pour ordinateur portable, upgrade pour monter en grade). Des domaines « in », qui comptent, sont dans l’air du temps. Se faire soi des anglicismes dans ces secteurs, c’est faire le choix de la mondialisation et du renoncement à une partie de l’identité nationale, par opposition à la France, qui érige la langue de Molière comme le rempart de préservation de sa culture.

Un « choix » (qui serait en réalité un « non choix », celui de ne pas instaurer de quotas pour donner la priorité à la culture néerlandaise) qui se retrouve concrètement dans la vie néerlandaise. Dan Van Herpe (toujours lui) rappelle que les « English native speakers » sont particulièrement recherchés par les entreprises et universités néerlandaises, au détriment de malheureux qui ont eu la malchance de naître dans les charmantes bourgades de Zwolle ou S’Hertogenbosch. « Même des universités néerlandaises, comme (…) l’Université Erasme, de même que des sociétés comme ABN Amro, ne se contentent plus d’engager des personnes maitrisant l’anglais, mais elles donnent en outre la préférence à des candidats d’ »English mother tongue ». »

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Un rapport décomplexé aux langues étrangères

A Amsterdam, cette volonté d’internationalisation est encore plus marquante. Dans certains quartiers touristiques, la plupart des employés, souvent d’origine étrangère, ne parlent pas néerlandais. Finalement, là où le bât blesse, c’est que si dans l’Hexagone, nous reprenons les anglicismes avec une prononciation bien française, ce n’est pas le cas aux Pays-Bas où ils sont repris tels quels. On n’hésite pas d’ailleurs à décliner ces intrusions linguistiques sous toutes les sauces, « Ik heb gedownloadet » à l’appui (j’ai downloadé).

Et si les Néerlandais étaient finalement un peu … feignants ? Trouver un équivalent à un anglicisme ne requiert pas des efforts insurmontables, et cela a le mérite de redonner le sourire aux puristes. La France le fait d’ailleurs très bien avec le charmant « platineur », pour remplacer le DJ. Mais cette dernière hypothèse ne tient pas la route. D’abord parce que chacun sait que tout Néerlandais qui se respecte est un sportif accompli. Ensuite, il faut surtout rappeler que le néerlandais est une langue qui s’est construite sur celle des autres (80% des mots sont d’origine étrangère), et qui a également beaucoup apporté à ses homologues, notamment dans le domaine de la navigation. Le rapport aux langues étrangères serait donc plus décomplexé aux Pays-Bas. Et ce ne sont pas les Français qui s’en plaigneront. Entendre dans la bouche d’un Néerlandais un « jus d’orange » (prononcez « chus d’oranche »), un « jeu de boules » ou un « pâté » (ou plutôt « patéy ») n’a jamais fait de mal à personne.

Douglas DE GRAAF.

Sources :