Le sport donne des ailes

Dans l’établissement pénitentiaire pour mineurs de Lavaur (Tarn), les jeunes détenus peuvent, depuis 2008, jouer au rugby, encadrés par un entraîneur de la FFR. Quand le ballon ovale devient un outil d’éducation et d’insertion… Entretien.

Le terrain est au sport ce que les murs sont à la prison : un cadre au-delà duquel le jeu s’arrête, des limites qu’il est interdit de franchir et qui contraignent les mouvements des joueurs. Pourtant le sport est le vecteur d’une liberté sans bornes, du dépassement de soi, du collectif. Sur le terrain, c’est une mini-société qui évolue pendant tout le temps de jeu.

C’est dans cet état d’esprit que les ministères de la justice et des sports lancent, depuis quelques années, des programmes de partenariats entre l’administration pénitentiaire et différentes fédérations sportives, pour une meilleure insertion des détenus et un retour plus facile à la vie normale. Depuis la fin des années 2000, la Fédération française de rugby (FFR) mène un programme d’entraînements au sein de maisons de détention, centres d’arrêts, etc. dans toute la France, en partenariat avec l’Administration pénitentiaire (AP) et la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). De l’entraînement de rugby à XV à la découverte de nouvelles pratiques rugbystiques (rugby à toucher, beach rugby, rugby scratch), le programme se met progressivement en place, même s’il est impossible de jouer normalement dans ces infrastructures fermées.

Sylvain Péguillan est référent « cohésion sociale » au sein du Comité départemental de rugby du Tarn. À 33 ans, il donne des entraînements de rugby aux jeunes détenus de l’établissement pénitentiaire pour mineurs (EPM) de Lavaur. Le comité du Tarn a signé une convention cadre avec la PJJ, qui est en charge des détenus mineurs. L’objectif du comité “cohésion sociale” est de permettre à tout le monde de jouer au rugby : jeunes des quartiers, personnes en situation de handicap et celles qui se trouvent dans les zones rurales, mais aussi dans le milieu carcéral.

Pour entraîner des jeunes détenus, Sylvain n’a pas dû suivre de formation spécifique. Il a un diplôme de STAPS et a passé le brevet d’Etat Rugby. Mais il n’est pas seulement entraîneur, il joue : au club de Saint-Sulpice-sur-Tarn (en Honneur).

EPM Lavaur/Castres 21 10 15
Le 21 octobre 2015, cinq joueurs et deux entraîneurs du Castres Olympique sont venus jouer avec l’équipe de l’EPM de Lavaur.

Comment s’organise ce programme ?

Il faut distinguer deux conventions. Celle qui concerne les détenus adultes qui est signée entre la FFR et l’Administration pénitentiaire (AP). Et celle qui concerne les détenus mineurs. C’est un accord entre la FFR et la PJJ. Nous dans le Tarn, on travaille avec la PJJ. Il y a une dimension éducative qu’on n’a pas avec l’AP, parce qu’on travaille avec des mineurs.

Sylvain donne deux entraînements par semaine à l’EPM de Lavaur, le lundi et le jeudi. Des entraînements d’1h30, avec 10 à 12 joueurs de 15 à 18 ans. Un entraînement de courte durée, des joueurs volontaires qui ne s’inscrivent pas toujours d’une semaine à l’autre, et un effectif maximum de 12 personnes par séance… Dans ces conditions, la formation d’une véritable équipe est impossible, mais ce n’est pas l’objectif de l’entraîneur.

On ne peut pas proposer un entraînement classique comme en club. Les joueurs sont des jeunes qui n’ont pas une capacité de concentration qui dépasse l’heure et demie. Donc on compose avec nos possibilités. On commence par dix minutes d’échauffement, ensuite on passe aux situations de jeu puis on fait des matchs à 5 contre 5, ou 6 contre 6. Mais le rugby c’est surtout un moyen d’arriver à d’autres objectifs avec eux. On le voit, ces jeunes ont souvent du mal à participer à des activités collectives, là on leur permet de s’intégrer à un groupe. Ils ont aussi besoin de se défouler, d’avoir une activité physique, parce qu’ils ne sortent pas de l’EPM. Le comité de foot du Tarn propose aussi des entraînements de foot à l’EPM. Mais mis à part le rugby et le foot, ce sont les moniteurs de l’établissement qui se chargent de donner des cours de sport aux jeunes, ils n’ont pas beaucoup de choix. Ca se résume vite à la musculation…

« Ce qui est génial, c’est que pendant une heure et demie, tout le monde est rugbyman »

Selon Sylvain, le rugby a un intérêt particulier pour ces jeunes :

On joue beaucoup sur le rapport au corps qu’on a au rugby. On peut plaquer, mais dans les règles. C’est un sport qui demande un gros engagement physique mais toujours en respectant la règle. On leur apprend à lutter tout en respectant un cadre. Un cadre que, souvent, ils n’ont jamais eu. Ils doivent intégrer le respect de l’autre, même quand on se fait plaquer, le respect de l’arbitre et des entraîneurs. Ce qui est génial, c’est que pendant une heure et demie, tout le monde est rugbyman.

Outre les entraînements bihebdomadaires, le comité du Tarn fait venir des joueurs de l’extérieur au sein de l’EPM. Chaque année, une dizaine de juniors du club de Lavaur sont invités à jouer avec les jeunes détenus, d’abord les uns contre les autres, puis en équipes mixtes. Le comité organise aussi des rencontres avec des joueurs de clubs professionnels comme Albi en 2014, ou le Castres Olympique fin 2015.

Et le programme ne s’arrête pas aux murs de l’EPM de Lavaur. Les jeunes en fin de peine peuvent demander des permissions de sortie, autant pour aller voir sa famille que pour participer à une activité sportive en dehors de l’établissement pénitentiaire. Ils peuvent ainsi participer à deux ou trois entraînements au club de rugby de Lavaur, ce  qui peut leur permettre d’intégrer le club à leur sortie de détention.

La morale que l’on en tire : le sport donne des ailes.

Winny Claret


L’info en plus

Longtemps, la peine de prison a eu pour seul but de punir. En rupture avec cette logique s’est imposée, progressivement et tardivement, la pratique du sport. En 1949 est évoquée pour la première fois en France la notion de « culture physique » dans les prisons, en réponse aux critiques contre l’« excès d’immobilité » des prisonniers. Une leçon de sport, d’une demi-heure par jour, sera désormais donnée aux détenus de moins de 35 ans, sur la base du volontariat. Jusqu’ici, la promenade était la seule activité reconnue.

En 1954, le Conseil supérieur de l’Administration pénitentiaire souligne la nécessité de l’« éducation physique », dans un objectif d’hygiène physique et morale d’une part, et de réinsertion d’autre part. Cinq ans plus tard, la pratique sportive est décrétée obligatoire. Les installations et équipements se multiplient alors, tout comme les activités (football, basket-ball, tennis de table…). En 1986 puis 2007, deux protocoles signés entre le ministère de la Justice et le ministère des Sports ont entériné cette forme d’humanisation des peines.

Richard Duclos