S’évader derrière les barreaux

PASSER LES MURAILLES

À 22 ans, quand d’aucuns occupent leur temps libre en écumant les terrasses des cafés et les salles de cinéma, Jeanne anime un atelier de théâtre à la maison d’arrêt de Nanterre, où un millier de détenus fait un séjour à l’ombre. Lorsque l’on pense « prison » ou « détenus », on imagine rarement une grande blonde fluette au visage poupon. Pourtant, dans le café où nous la retrouvons, c’est exactement cette silhouette qui s’approche, un sourire étiré entre les deux oreilles et le regard pétillant. Jeanne est étudiante en criminologie, « aussi plus ou moins en droit » et partage son emploi du temps d’étudiante entre les bancs de la fac et l’espace socio-culturel de la prison des Hauts-de-Seine grâce à l’association Genepi. « Je m’y suis inscrite en septembre par l’intermédiaire d’une copine qui s’appelle Garance et qui est responsable du groupe de Nanterre », explique-t-elle.

Passionnée par l’univers carcéral, Jeanne souhaitait s’investir dans les prisons pour découvrir cette « vie extraordinaire » que vivent les détenus, en connaître les tenants et les aboutissants lorsqu’elle se lancera dans le monde du travail. Pour entrevoir des histoires comme celle de ce détenu de 20 ans rongé par la timidité, qui compte sur les ateliers de théâtre pour gagner en confiance et convaincre les recruteurs de l’embaucher à sa sortie, malgré les deux ans de trous sur son CV. « Personne ne peut vraiment imaginer ce qu’il se passe derrière les murs des prisons », lâche-t-elle comme pour souligner la fracture qui subsiste entre le monde carcéral et l’extérieur.

L’association, dont le nom est l’acronyme de Groupement Étudiant National d’Enseignement aux Personnes Incarcérées, a été créée en 1979 dans la dynamique de réinsertion sociale des détenus impulsée par le gouvernement de l’époque suite à des émeutes graves dans plusieurs prisons de France (85 incidents rien que sur l’année 1972). À l’initiative des fondateurs et avec le soutien de l’État, les premiers étudiants bénévoles entrent dans les établissements pénitentiaires pour « collaborer à l’effort public en faveur de la réinsertion sociale des personnes incarcérées par le développement de contacts entre les étudiants de l’enseignement supérieur et le monde pénitentiaire ».

Trente-neuf ans plus tard, l’association ne limite plus son panel de bénévoles aux seuls étudiants et propose à tous d’œuvrer pour la réinsertion sociale et la « circulation des savoirs entre les personnes incarcérées, le public et ses bénévoles ». Pour cela, trois pôles d’action : ateliers de réflexion entre bénévoles, interventions en prison et sensibilisation auprès du public.

Si les bénévoles ont presque carte blanche dans l’organisation des ateliers, la formation en amont est très encadrée pour faciliter la prise de contact et la gestion de toutes les situations. Comment réagir quand un détenu nous drague ? Que répondre si on me demande mon nom de famille ? Que faire si l’un d’entre eux m’ajoute sur Facebook ?

Au micro de Sans Sucre, Jeanne raconte comment elle a été préparée à se glisser derrière les barreaux quelques heures par semaine, ainsi que les relations extraordinaires qui se nouent entre elle et les détenus.


Marie Boscher

JOUER À FLEURY-MEROGIS

La maison d’arrêt de Fleury-Mérogis est le plus grand centre pénitencier de France. 180 hectares dans l’Essonne et des cellules pouvant accueillir jusqu’à 2800 personnes. Parmi ses pensionnaires, Jérôme Kerviel, Joey Starr ou Jacques Mesrine. Sophie Magnaud est actrice et metteuse en scène à Paris, elle aussi y a fait quelques courts séjours, mais pas pour purger des peines.

Son histoire avec Fleury commence en 2011, lorsqu’un ami lui fait une offre peu commune : animer des ateliers théâtres avec les détenus. « Sur le coup, je me suis posée des questions, explique-t-elle, j’avais vraiment envie de dire oui, j’avais déjà organisé des ateliers théâtres, mais là, dans une prison, c’était autre chose. Je ne savais pas face à qui j’allais me retrouver. »

Après quelques hésitations légitimes, Sophie accepte l’offre. Deux à trois fois par semaine durant l’automne, elle passe les grilles de la maison d’arrêt, direction le bâtiment D – section homme. Face aux quelques détenus volontaires, elle apporte un peu du monde extérieur en créant un atelier théâtre et travaille autour du voyage immobile « pour des raisons évidentes, en prison, on ne bouge pas. »

Pour Sans Sucre, elle revient sur son expérience et sur les conditions de vie à Fleury-Mérogis.

Clara Griot


 

L’INFO EN PLUS

C’est le 25 janvier 1986 qu’a été signé le premier protocole d’accords entre le ministère de la Justice et le ministère de la Culture pour l’introduction d’activités culturelles dans les prisons. Pour le premier ministère, dirigé alors par Robert Badinter, l’objectif était de favoriser la réinsertion des détenus. Quant au second, dirigé par Jack Lang, ces accords s’inscrivaient dans le cadre de ses missions, à savoir faire en sorte que le plus grand nombre ait accès à la culture.

Entre autres mesures, le protocole a imposé aux établissements pénitentiaires l’aménagement d’une bibliothèque et de salles dédiées aux ateliers artistiques. Deux autres protocoles ont suivi en 1990 et 2009, renouvelant et étendant le partenariat entre les deux ministères. Un partenariat qui laisse les collectivités locales et les associations jouer un rôle important dans la mise en place d’activités culturelles.

Richard Duclos

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