Les Comores et les confettis de l’empire

Les Comores sont devenus indépendants de la France en 1975 mais l’île de Mayotte est restée française en dépit des conventions internationales et à force d’arrangements politiques. Pendant ce temps-là, les Comores sont devenues l’un des pays les plus pauvres de la planète, notamment grâce à un mercenaire… français.

L’union des Comores élira dans un peu moins d’un mois leur nouveau président qui devra succéder au célèbre Ikililou Dhoinine. Ce nom ne vous dit rien ?

C’est lui :

© AFP Photo / Martin Bureau
Benjamin Netanyahu, Ikililou Dhoinine et Mahmoud Abbas © AFP Photo /Pool / Martin Bureau

Ikililou Dhoinine est surtout connu pour avoir été la risée du web pendant la COP21, où il s’est incrusté sur la photo de la poignée de main historique entre Benjamin Netanyahu et Mahmoud Abbas.

Mais depuis son élection en 2011, la même année où l’île de Mayotte est officiellement devenue le 101e département français, Ikililou Dhoinine n’a eu de cesse de dénoncer la violation du droit international par la France. Il a notamment déclaré en septembre 2015 à l’ONU : “L’Union des Comores est le seul pays au monde qui […] soit amputé d’une partie de son territoire par l’ancienne puissance coloniale, la France, au mépris de toutes les normes et principes qui régissent les relations internationales.

L’ARCHIPEL DES SULTANS BATAILLEURS

Située au nord-ouest de Madagascar, à l’entrée nord du canal du Mozambique, Mayotte fait géographiquement partie de l’archipel des Comores, composé des îles de Grande-Comore, d’Anjouan et de Mohéli. Depuis le XIIIe siècle, différents sultans d’origine perse administrent ces quatre îles : ils se font régulièrement la guerre, à tel point que la région sera nommée « l’archipel des sultans batailleurs ».

Au milieu du XIXe siècle, le sultan de Mayotte est en proie à des conflits avec son voisin d’Anjouan (l’île la plus proche de Mayotte) et avec la monarchie de Madagascar soutenue à l’époque par l’Empire britannique. Il fait donc appel au rival historique de l’Angleterre, la France. Le contrat est vite négocié : en échange d’une rente annuelle d’environ 1000 piastres et le droit d’élever ses enfants à la Réunion, l’île de Mayotte devient française en 1843.

Au milieu, Pierre Passot qui a négocié avec le sultan de Mayotte pour le compte de Louis-Philippe
Au milieu, Pierre Passot qui a négocié avec le sultan de Mayotte pour le compte de Louis-Philippe

LA FRANCE, POURVOYEUSE DE PAIX ET DE LIBERTÉ

L’esclavage est aboli en 1846, ce qui provoque la fuite des notables locaux qui partent s’installer sur les îles voisines. Les compagnies coloniales sont peu intéressées, une partie de ces terres est donc réservée à l’usage collectif des villages : la conscience collective mahoraise s’imprègne à cette époque de l’image d’une France apportant la paix et la liberté.

Indigènes d'Anjouan (Comores) venant se soumettre à la France
« La pacification des Comores — Indigènes d’Anjouan venant faire leur soumission à la France »

Avant la fin du XIXe siècle, la totalité de l’archipel des Comores passe sous domination française, et devient dans les années 40-50 un Territoire d’Outre-Mer. À ce titre, un conseil général est créé. Chaque île aura un poids électoral proportionnel à sa population : Mayotte n’obtiendra que trois conseillers sur vingt. Son poids décisionnel est infime, malgré son statut de « première île française ».

Commence alors une guerre larvée où les politiques mahorais, issus de familles notables de l’île, votent systématiquement contre les décisions prises par la majorité du conseil afin de « rechercher par tous les moyens la rupture avec le reste de l’archipel et, dans ce but, obtenir un ancrage sûr au sein de la République française », écrivait Thierry Michalon dans Le Monde Diplomatique : dans les autres îles de l’archipel, les idées indépendantistes font déjà leur chemin.

Pour tenter de mater cette rébellion à peine masquée au sein du TOM, le conseil général des Comores impose des décisions arbitraires à l’égard de Mayotte : la réduction des crédits et la mutation systématique des fonctionnaires sur d’autres îles, notamment.

POLITIQUE LOCALE POUR UN DÉSORDRE GLOBAL

Au milieu des années 60, la capitale des Comores et ses administrations inhérentes sont transférées de Mayotte à Moroni, sur l’île de Grande-Comore. Tous les fonctionnaires partent de Mayotte, laissant leurs femmes sur place. L’économie de l’île plonge, aucune mesure compensatoire n’est appliquée : la misère s’installe, et les femmes organisent plusieurs manifestations, parfois violentes, à l’égard du pouvoir central.

C’est à cette époque que le Mouvement Populaire Mahorais (MPM) prend son envol sous l’impulsion d’un certain Marcel Henry, qui siègera plus tard au Sénat français pendant presque 30 ans. Pour l’instant, ce mouvement revendique la séparation avec les Comores et la départementalisation, tandis que les autres îles commencent à parler d’indépendance.

Mais le MPM et ses positions n’intéressent que les Mahorais qui ont un certain bagage scolaire et politique : la majeure partie de la population n’est pas touchée. Marcel Henry comprend que la frustration des femmes peut être utile à ses fins : « En 1966, […] les femmes se sont révoltées contre l’administration territoriale de l’époque [située à Moroni], qu’elles ont accusée d’être la cause de leurs privations. Elles se sont dit : de deux maux, nous préférons la colonisation française plutôt que la domination des Comores« , témoignait Youssouna Bamana, un des leaders du mouvement séparatiste.

Revendication des femmes mahoraises de l'époque.
Revendication des femmes mahoraises de l’époque.

Le MPM, soutenu par le mouvement des femmes, accroît sa mainmise sur la politique sur l’île : la liste de Marcel Henry obtient 95% des suffrages. Dès lors, les élections flirtent avec l’autoritarisme (une corbeille, placée non loin du bureau de vote, recevait les bulletins non utilisés) et les mouvements défendant l’unité de l’archipel subissent de nombreuses pressions, parfois violentes.

APRÈS L’ALGÉRIE FRANÇAISE, MAYOTTE FRANÇAISE

En 1973, une déclaration commune entre Paris et Moroni est publiée : l’indépendance est proche. Les politiques mahorais sont inquiets, mais gardent en tête la déclaration de 1972 du secrétaire d’état aux DOM-TOM Pierre Messmer : « Mayotte, française depuis 130 ans, peut le rester autant d’années si elle le désire. » 

Pendant ce temps-là, Marcel Henry mène un intense lobbying à Paris en compagnie de plusieurs militants de l’Action française, nostalgiques de l’empire colonial français qui ont perdu il y a peu leur combat pour l’Algérie française.

Photo prise par Pierre Pujo, un des leaders de l'Action Française, pendant la campagne présidentielle de 1974. Le MPM soutenait Valéry Giscard d'Estaing. On aperçoit d'ailleurs Marcel Henry à droite de la photo de VGE.
Photo prise par Pierre Pujo, un des leaders de l’Action Française, pendant la campagne présidentielle de 1974. Le MPM soutenait Valéry Giscard d’Estaing. On aperçoit d’ailleurs Marcel Henry à droite de la photo de VGE. — © Afrique Contemporaine

Octobre 1974 : Valéry Giscard d’Estaing, alors tout juste élu président de la République, dépose un projet de loi prévoyant un « décompte global des voix sur l’ensemble de l’archipel », solution conforme au droit international, qui ne reconnaît que les frontières des entités coloniales et qui ne permet pas d’exception.

Mais les lobbys mahorais n’auront pas travaillé en vain : le Sénat impose finalement par amendement la consultation « des populations » au lieu de « la population ». Cette infime variation valide le décompte des votes île par île, ce qui est contraire au droit international qui stipule que l’accession d’anciennes colonies à l’indépendance ne peut se faire que sur la base des anciennes frontières coloniales. Cette décision n’est pas non plus pour déplaire à la Marine Nationale, qui garderait alors un ancrage stratégique dans le secteur si Mayotte venait à rester française.

INDÉPENDANCE À GÉOMÉTRIE VARIABLE

La consultation pour l’indépendance a lieu fin décembre 1974 : globalement, l’indépendance est acceptée à 94,6%. Dans les détails, c’est pourtant très différent : Mayotte vote à 63,8% contre l’indépendance tandis que 99,9% des suffrages exprimés dans les trois autres îles se proclament pour. Compte tenu du droit international, l’archipel des Comores dans son ensemble devrait accéder à l’indépendance.

Pourtant, le Sénat français impose un nouveau référendum où la décision de l’indépendance sera comptabilisé île par île. Pour protester contre cette loi, la chambre des députés de Moroni vote pour l’indépendance quelques jours plus tard, le 6 juillet 1975.

Le 31 décembre 1975, une loi confirme l’indépendance des trois îles mais exige que Mayotte soit consultée pour savoir si sa population souhaite ou non « faire partie du nouvel État comorien« . En février 1976, les Mahorais votent à 99,4% contre le rattachement aux Comores, et Mayotte deviendra bientôt une « Collectivité d’Outre-Mer », statut bâtard entre la région et le département.

Ahmed Abdallah, premier président comorien, et Michel Alliot-Marie, à la fin des années 80
Ahmed Abdallah, premier président comorien, et à sa gauche Michel Alliot-Marie. Fin des années 80 — © ArchivesComores

En 1976, une résolution de l’ONU condamne « le référendum » à 102 voix contre 1 — celle de la France — et le considère comme nul et non avenu. Depuis cette date, deux conceptions s’affrontent : les Comoriens défendent leur point de vue à l’aide du droit international érigé par l’ONU, et la France s’appuie sur son droit constitutionnel mais est très régulièrement condamnée par les Nations Unies à cet égard.

Un panneau à l'entrée de Moroni, la capitale comorienne
Un panneau à Moroni, la capitale comorienne – © http://lejournaldemayotte.com

LE SULTAN BLANC DES COMORES

L’indépendance proclamée par les Comores sera considérée comme une gifle par la France. En 1975, Bob Denard débarque aux Comores avec ses hommes, avec la bénédiction de la France. Ce mercenaire, bientôt surnommé « le sultan blanc des Comores » fera impunément tomber les têtes des dirigeants comoriens, et fera la pluie et le beau temps sur les trois îles de l’archipel pendant des années.

Ce n’est pas son premier coup au service de la France : depuis les années 60, il enchaîne les opérations coup de poing et les missions de déstabilisation en Afrique et au Moyen-Orient pour le compte de la France. Une intervention des forces spéciales françaises mettra finalement fin à ses agissements en 1995. Pendant ce temps, Mayotte se développe grâce aux aides françaises.

Le résultat est sans appel : en 2009, le PIB par habitant à Mayotte avoisine les 6 500 euros. C’est presque six fois moins qu’en métropole (aux alentours de 38 500 euros en 2008), mais c’est neuf fois plus qu’aux Comores, où le PIB par habitant n’atteint même pas les 800 euros, se plaçant parmi les pays les plus pauvres de la planète. Au fil des années l’attraction de Mayotte se renforce avec le mirage européen à l’horizon.

6 000 ENFANTS EXPULSÉS EN 2011

Depuis vingt ans, des centaines de Comoriens meurent tous les ans dans le bras de mer large de 70 kilomètres qui sépare Mayotte de l’île d’Anjouan : on estime que 12 000 personnes sont décédées depuis 1993. Avant cette date-là, aucun visa n’était nécessaire pour circuler entre les différentes îles de l’archipel, et de nombreuses familles vivent d’une île à l’autre. C’est pour contrôler l’immigration vers Mayotte, en constante augmentation, que le gouvernement Balladur a instauré cette année-là un visa.

Depuis lors, des dizaines et des dizaines de Comoriens tentent leur chance tous les jours à bord des kwassas-kwassas, de grandes barques remplies à ras-bord d’hommes et de femmes désespérés. Ceux qui arrivent à passer rejoignent bien souvent les Centres de Rétention Administrative de Mayotte et sont rapidement expulsés : la seule île de Mayotte fournit plus de la moitié du nombre total de sans-papiers expulsés de France, soit 21 762 expulsions en 2011, dont 6 000 enfants.

La traversée à bord de barques de pêcheurs, appelées kwassas-kwassas entre les Comores et Mayotte, est très périlleuse. D'autant plus que les barques sont souvent surchargées. — © AFP/Gendarmerie nationale
La traversée à bord de barques de pêcheurs, appelées kwassas-kwassas entre les Comores et Mayotte, est très périlleuse. —
© AFP/Gendarmerie nationale

Pourtant, il semblerait que les clandestins forment presque le tiers de la population de Mayotte, ce qui ne manque pas de provoquer de plus en plus de tensions… L’inauguration de la première section départementale du Front National il y a quelques semaines est-elle un hasard ? Et maintenant que le fossé économique et culturel est trop profond, comment cet imbroglio juridique, social et politique pourra-t-il être résolu ?

Pierre Laurent twitter @PierreLrnt

SOURCES :

Diplomatie Presse, Le Monde Diplomatique, Centre de Recherche sur les Sociétés de l’Océan Indien, et autres