Les îles éparses, ces poussières de l’océan Indien que l’on s’arrache

En octobre dernier, la déclaration de l’ambassadrice de France à Madagascar qui assurait que « les îles éparses sont françaises » a fait resurgir un contentieux vieux de quarante ans entre les deux pays. La Grande Île assure que ces terres situées dans le canal du Mozambique lui appartiennent, mais la France n’est pas prête à laisser tomber ces territoires. Les enjeux stratégiques, économiques et environnementaux sont plus grand qu’on ne peut le penser, puisque leurs sous-sols pourraient regorger de pétrole et de gaz.

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Elles sont comme une trainée de poussière dans l’océan Indien: les îles éparses, ces petits îlots français inhabités et peu connus. Conquises aux XVIIIème et XIXème siècle, les îles Europa, Juan Nova, Bassa da India et les Glorieuses dans le canal du Mozambique et l’île Tromelin au nord de la Réunion, constituent le cinquième district des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF). Bien que territoires français, elles ne font pas partie de l’Union européenne mais sont placées sous l’autorité de l’administrateur supérieur des TAAF, basé dans la ville de Saint-Pierre à la Réunion.

Aucune population permanente ne vit sur ces îles, souvent inhospitalières pour l’homme et toutes très petites (la plus grande, L’île Europa, mesure moins de 30km2). Quinze gendarmes s’y relaient pour assurer une présence et une station météorologique est installée sur l’île de Tromelin. La faune et la flore y sont par contre importantes car presque intactes. « L’un de plus gros enjeux pour la France est de préserver cette biodiversité rare et très peu soumises aux pressions de l’Homme » explique Cécile Pozzo di Borgo, préfet administrateur supérieur des TAAF.

Bien qu’elles semblent insignifiantes, ces îles sont au cœur de plusieurs contentieux territoriaux entre la France et des pays voisins : Madagascar, l’île Maurice et les Comores. Sur quels fondements ces pays se basent-ils pour revendiquer les îles éparses et pourquoi la France ne veut-elle pas céder ces territoires?

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Le canal du Mozambique gorgé de pétrole et de gaz?

Madagascar revendique les îles Bassa da India, Europa, Juan Nova et les Glorieuses depuis 1979. Elles étaient intégrées à la colonie malgache, mais en ont été détachées trois mois avant l’indépendance de la grande île en 1960. Une manœuvre qui n’a pas plu à Madagascar: le pays a porté une revendication auprès de l’Organisation des Nations Unies (ONU) en 1979. Celle-ci a alors reconnu que l’État Français avait violé l’intégrité du territoire malgache et l’a enjoint à engager des négociations avec la grande île. « De son côté, la France répond que ces îles n’ont jamais été habitées, et s’interroge sur le fait que cette revendication ne s’est faite qu’à partir des années 1970 » avance Cécile Pozzo di Borgo.

Depuis, le contentieux refait régulièrement surface dans les relations diplomatique entre les deux pays, comme en octobre dernier lorsque l’ambassadrice de France à Madagascar a affirmé que « les îles éparses sont françaises. » Une déclaration qui a provoqué des manifestations nationalistes à ce sujet sur la grande île. Le litige doit être discuté à nouveau à l’ONU en septembre prochain.

Le plus gros enjeu pour les deux pays au sujet des îles éparses se trouverait en fait dans leurs sous-sols. Si la présence de pétrole dans le canal du Mozambique n’est pas prouvée, elle très fortement suspectée, notamment au large de l’île Juan Nova. Les réserves de pétrole du canal du Mozambique ont ainsi été évaluées entre 6 à 12 milliards de barils et celles de gaz entre 3 à 5 milliards de m³. De quoi faire de ce bras de mer « la prochaine mer du Nord en puissance » selon un rapport de l’United States Geological Survey de 2010.

« Pour le moment, nous ne sommes pas au stade de l’exploitation, décrit le préfet administrateur des TAAF, les ministères de l’écologie et de l’économie ont délivré des permis de recherches à deux compagnies jusqu’en 2018. » Cécile Pozzo di Borgo admet néanmoins que ces recherches sont contradictoires avec la mission que s’est donné la France de préserver la biodiversité des îles éparses.

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L’archipel des îles Glorieuses / Photo Serge Gélabert

La deuxième plus grande zone économique exclusive au monde.

L’enjeu pour la France est aussi stratégique. Ses multiples territoires outre-mers font d’elle la deuxième plus grande zone économique exclusive (ZEE) au monde avec 11 035 000 km2.

La ZEE française représente d’ailleurs la majeure partie du canal du Mozambique. La France n’est donc pas prête à se défaire de sa souveraineté sur ces eaux poissonneuses et où transitent de nombreux navires marchands en direction des Seychelles, de Madagascar, de Mayotte ou des Comores.

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La Zone économique des îles Glorieuses chevauche par ailleurs celle revendiquée par les Comores. Mais le sujet est moins problématique qu’avec Madagascar.

Une cogestion pourrait être envisagée

Afin de se défaire de ce vieux contentieux territorial, le président malgache Hery Rajaonarimampianina a suggéré en 2014 un traité de cogestion des îles éparses. De la sorte, aucun pays ne renonce à posséder ces îles. Mais cette solution ne plait pas dans la grande île car elle est vue par beaucoup comme un abandon de la « souveraineté de droit » de Madagascar.

Un traité de cogestion a déjà été signé par la France en 2010 avec Maurice au sujet de l’île Tromelin. Le litige entre les deux pays remonte à la signature du traité de Paris mettant fin aux guerres Napoléoniennes en 1814. Il stipulait que la France devait céder l’île Maurice – alors appelée Isle de France – au Royaume Uni, ainsi que ses dépendances « nommément Rodrigues et les Seychelles. » Cette partie a été traduite en anglais par « especially (particulièrement) Rodrigues and the Seychelles. » Selon le gouvernement Mauricien, l’île Tromelin est donc une dépendance mauricienne qui lui revient de droit suite à cet accord.

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L’île Tromelin / Photo Amandine George

La France et Maurice ont donc entériné en 2010 un accord de cogestion concernant les ressources halieutiques, le patrimoine culturel et la protection de l’environnement de Tromelin. « Cependant, cet accord n’est pas effectif, tempère Cécile Pozzo di Borgo, car, si le Sénat l’a ratifié, l’Assemblée nationale a, elle, refusé de le voter. »

Alors qu’elles semblent presque inconnues en métropole, ces îles éparses représentent un enjeu stratégique et économique important pour la France, ainsi que pour Madagascar et Maurice. Les contentieux sont donc loin d’être réglés.

Clara Charles