Libertarianisme : les fondements idéologiques d’un mouvement pas comme les autres

Certains résument grossièrement le libertarianisme comme la réunion d’une philosophie politique située à gauche (primauté des libertés individuelles) et d’une conception économique de droite (libéralisme économique, respect de la propriété privée). Mais considérer les postulats idéologiques de ce mouvement uniquement en des termes contemporains serait méconnaître l’histoire de celui-ci, qui se concrétise en 1969 avec la création du premier parti libertarien aux Etats-Unis. De l’humanisme du XVIème siècle à notre “esprit des start-up” actuel, le libertarianisme s’est nourri de différents paradigmes pour constituer sa philosophie contemporaine.

 

L’idée centrale du libertarianisme est que l’individu doit pouvoir vivre comme il l’entend, sans restrictions qui l’empêcheraient de jouir de ses libertés individuelles (à condition de ne pas empiéter sur les libertés des autres). La personne humaine, et notamment le concept d’individu, est en fait au coeur de l’idéologie du libertarianisme. C’est par et pour l’individu que le système politique et économique libertarien doit se fonder – en théorie. L’influence de l’humanisme, apparu au XVIème siècle en Europe, est ainsi fondamentale. Les humanistes proposent en effet, en réaction au dogmatisme religieux, de placer l’individu et son épanouissement moral au centre de leurs préoccupations. On retrouve également dans la doctrine libertarienne le principe humaniste que l’homme doit se protéger de tout asservissement dans son développement personnel.

Les libertariens : des libéraux radicaux ?

Dans la seconde moitié du XVIIème siècle, John Locke pose les bases d’une philosophie nouvelle : le libéralisme politique. Le système politique qui s’établit dans cette doctrine doit permettre de respecter l’intégrité des droits et la liberté de l’individu. Ce principe de base du libéralisme politique est ainsi repris par les libertariens, mais la comparaison avec Locke et les libéraux (partisans d’un Etat “fort”) s’arrête ici. Alors que le philosophe anglais considère que les individus vont fonder un Etat et le système politique de la monarchie constitutionnelle pour garantir leurs libertés, les libertariens estiment au contraire (et nous y reviendrons) que l’Etat met en danger ces libertés. Deux courants libertariens s’opposent alors sur ce point : les partisans d’un Etat minimaliste qui préserve le bon fonctionnement du libre-échange et le respect des droits, et les anarchistes individualistes, qui militent pour l’abolition totale de l’Etat.

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John Locke (1632-1704), le « père » du libéralisme politique

En fait, la principale différence entre les libertariens et les libéraux réside dans l’importance attribuée à la propriété privée. Pour les libéraux, les droits de l’homme sont absolus et la propriété peut ne pas être respectée si elle entre en contradiction avec les droits de l’homme. Les libertariens postulent quant à eux que les droits de l’homme et la propriété privée sont inséparables puisque la seconde est incluse dans les premiers.

La Révolution Française, un moment fondateur

L’héritage des Lumières est également non négligeable dans sa conception centrale de l’individu et la promotion de son bien-être par la préservation de ses libertés. La Révolution Française, nourrie par l’influence des Lumières, trouvera une concrétisation de ses revendications dans la rédaction de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen (DDHC), axée autour des principes de la liberté et de la propriété. La liberté … ou plutôt les libertés, puisque c’est la DDHC qui fait passer le terme au pluriel, désormais considéré comme un tout (la liberté d’expression et la liberté de propriété font partie du même concept central de libertés). Cette absence de distinction entre les libertés politiques et économiques constitue le fondement idéologique du libertarianisme, qui prône une liberté totale de l’individu dans tous les domaines.

L’école autrichienne, base théorique du libéralisme économique

Les sources de la doctrine économique du libertarianisme seraient à chercher du côté de la méconnue école de Salamanque (XVIème siècle). Sa contribution à l’économie réside notamment dans sa théorie de la valeur subjective d’un bien : puisque l’utilité d’un bien varie d’une personne à l’autre, son juste prix sera atteint par l’accord mutuel sur un marché libre (sans intervention étatique et donc en libre concurrence). Des thèses reprises par des économistes partisans d’un libre marché comme Adam Smith et David Ricardo.

Les économistes de Salamanque ont été considérés comme les précurseurs de l’école autrichienne au XXème siècle, dont l’influence aura été considérable dans la constitution de la pensée économique libertarienne. Hayek, Mises et Rothbard, ses principaux représentants, montreront par leurs études que l’intervention de l’Etat dans l’économie se révèle néfaste pour la productivité et entrave la libre concurrence, qui génère une optimisation des ressources.

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L’économiste Friedrich Hayek (1899-1992)

Un petit retour en arrière est également nécessaire pour comprendre le rapport économique des libertariens à la nature. La pensée libertarienne sera sensible aux théories des physiocrates, au XVIIème siècle, qui considèrent qu’il faut optimiser les ressources de la nature en les exploitant. Les libertariens, qui rejettent le pouvoir politique (associé au pouvoir sur l’homme et à la domination), encouragent le pouvoir sur la nature (associé au pouvoir économique et à l’accroissement des ressources).

Libertariens et anarchistes : faux amis, frères ennemis ?

L’anarchisme constitue un ciment important des fondations de la philosophie politique libertarienne. Les anarchistes individualistes fourniront le socle anti-étatique des libertariens : l’Etat est associé à la violence, la contrainte, la domination, ce qui prive l’individu de ses libertés, et doit donc être annihilé. S’appuyant sur l’analyse du sociologue italien Robert Michels, les deux courants considèrent que l’Etat fait naître une bureaucratie qui cherche à renforcer son pouvoir sur les masses rendues vulnérables par l’absence de pouvoir.

Les libertariens et les anarchistes ont également en commun de rejeter tout ordre qui n’est pas naturel. Les libertés des individus proviennent de droits naturels, et l’Etat est accusé de les restreindre au moyen de son pouvoir politique. Il perturberait également le fonctionnement “naturel” du marché, auquel sont très attachés les libertariens, contrairement aux anarchistes. Quoi qu’il en soit, l’Etat est par définition une construction, ce qui s’oppose à la vision d’un ordre naturel des libertariens.

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Une affiche pro-anarchiste : « Le pouvoir est un poison. Résister, se rebeller, se révolter »

Mais comment assurer le bon fonctionnement des échanges et le respect des libertés sans autorité supérieure aux hommes ? La recherche de gains moraux et économiques entraînera nécessairement des conflits dans une communauté sans hiérarchie où la loi du plus fort semble destinée à régner. Pas pour Hayek, un des économistes de l’école autrichienne : selon lui, dans un système de libre marché, on progresse en rendant service à quelqu’un d’autre qui en a besoin. La coopération pacifique s’instaurerait donc naturellement.

Le libertarianisme contre le socialisme : la réduction des inégalités, c’est non   

Si la philosophie politique du libertarianisme est régulièrement située à gauche, le parallèle avec le socialisme révèle pourtant une dichotomie considérable entre les deux mouvements. Les socialistes sont attachés à réduire les inégalités naturelles parmi les hommes, au moyen de l’augmentation des dépenses sociales et de l’Etat-providence notamment. Mais les libertariens affirment que les politiques redistributives bouleversent l’ordre social naturel, et diminuent une productivité dont l’accroissement seul par le marché aurait permis une augmentation du niveau de vie. Réduire les inégalités serait donc non seulement contraire à la nature, mais aussi délétère. Le libre marché accusé de favoriser les “puissants”, Hayek répond que la révolution industrielle avait permis l’enrichissement des plus pauvres, et que le système de retraites de l’Etat-providence, contrairement à l’effet escompté, bénéficie aux riches qui vivent plus longtemps. Peut-être simplement que, comme le dit Malthus, “il n’y a pas de place pour tout le monde au grand banquet de la nature” …

Quel avenir pour le libertarianisme ?

Et si le retour en force de l’idéologie libertarienne venait de la “pop culture” américaine ? Ses égéries, les fameux superhéros, consacrent le triomphe d’un individu qui devient bénéfique à sa société. Les oeuvres de fiction où l’Etat est décrit comme autoritaire et restrictif, rencontrent un franc succès. Mais pour le philosophe Eric Sadin, le libertarianisme est surtout associé à la tendance économique contemporaine – qu’il baptise “esprit des start-up” – favorisant l’esprit d’initiative, le self-made man. Nick Gillespie, co-rédacteur en chef du quotidien libertarien Reason, considère quant à lui que l’avènement des nouvelles technologies a permis à chacun d’individualiser sa vie et de faire ses propres choix.

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Le magazine américain Reason se revendique libertarien.

Et d’un point de vue politique ? Pour certains penseurs, le libertarianisme n’aurait jamais cessé d’influencer la philosophie politique américaine puisqu’il consacrerait la reprise et le renouveau de l’idéologie des Pères Fondateurs : libéralisme individuel, politique étrangère pacifique, minimum d’Etat, économie de libre-marché. Si leur influence est toujours très actuelle (Parti libertarien, think tanks mais aussi déclarations d’amour de plusieurs stars comme Clint Eastwood), la question de l’avenir des libertariens dans la vie politique américaine mérite d’être posée. Eux qui refusent de se situer sur l’échiquier politique, comment parvenir à exister dans le bipartisme qui régit la vie publique américaine ? Certaines mauvaises langues diraient qu’“il n’y a pas de place pour tout le monde au grand banquet de la politique” …

Douglas De Graaf