Pas avant le mariage

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Agathe, Etienne, Prisla, Carinne et Léa ont entre 22 et 27 ans et sont étudiants originaires de Paris et sa banlieue. Ce sont des jeunes Français comme les autres, à un détail près : ils ont décidé de ne pas avoir de rapports sexuels avant d’être mariés au nom de leur foi religieuse. Personne ne les y a forcés, ils ont mûri cette décision eux-mêmes. Cette règle est contraignante ; pourtant, de leur aveu à tous, la chasteté est source d’épanouissement. L’obéissance à la règle qu’on s’est soi-même donnée n’est-elle pas liberté ?

 

Assumer son désir

Les clichés s’estompent assez vite quand on a l’occasion de rencontrer des abstinents : non, ils n’ont pas moins de désir que les autres, et ils ne considèrent pas le sexe comme quelque chose de mauvais. Au contraire, c’est parce que c’est pour eux essentiel dans le couple qu’ils l’encadrent de règles strictes. 

Agathe, qui habite à la Celle-Saint-Cloud, et Etienne, originaire de Versailles, ont 22 ans et étudient respectivement l’orthophonie et la psychologie. Ils ont reçu une éducation catholique et viennent d’un milieu ou l’abstinence avant le mariage n’est pas rare. Ils sortent ensemble depuis six ans et se marieront cet été. Ils s’embrassent mais ne couchent pas ensemble et admettent que cela demande une certaine rigueur. Par exemple, comme l’explique Etienne, ils ne dorment pas ensemble : “sinon je serais excité comme une puce ! Il nous arrive aussi de dire qu’il est préférable qu’on ne se voit pas parce qu’on est excités, et que ça nous frustrerait”. Il admet aussi qu’il regarde des films pornographiques, même s’il considère que ça n’est pas bon pour lui.

Carinne (*), 22 ans, habite à Asnières (*). Son père, né en Iran, lui a transmis le bahaïsme, une religion monothéiste née en Iran à la fin du XIX° siècle. Pour elle, “la chasteté avant le mariage est la règle la plus difficile à respecter dans notre société, qui incite beaucoup au sexe”. Elle, a craqué une fois, avec un garçon de sa communauté religieuse avec qui elle sortait depuis un an, et qu’elle a rencontré lors d’un voyage humanitaire au Niger. Elle a rompu avec lui depuis. “Je me suis rendue compte d’à quel point il est difficile d’être chaste avec quelqu’un dont on est amoureux. Je vais essayer de ne pas le refaire avant de me marier, mais maintenant j’ai conscience que c’est plus difficile que ce que j’avais imaginé”.

Prisla a  27 ans, elle habite à Sevran et étudie la sociologie. Elle n’a jamais eu de petit ami. Ses parents, d’origine congolaise, lui ont appris des valeurs chrétiennes. Elle ne s’est jamais sentie obligée de les reproduire, mais elle les comprend et pense qu’elles sont bonnes pour elles. Ses parents sont un modèle : “Ils sont mariés depuis 35 ans, ce sont les meilleurs potes du monde. C’est aussi grâce à eux que j’ai confiance dans le mariage”. Elle n’a pas envie de commencer à sortir avec un homme qui ne partage pas son désir de chasteté parce qu’elle a peur de craquer, ce qui ne l’empêche pas de s’amuser à “repérer les beaux gosses” avec ses amies.

Léa (*) habite dans le XV° arrondissement de Paris. Elle est musulmane, d’origine syrienne. Ses parents lui ont appris le Coran, mais elle s’y est vraiment intéressée par elle-même à la fin du lycée. Elle admet que la décision de rester chaste “ne peut pas être naturelle. C’est une lutte au quotidien, parce qu’on est toujours tenté de se lancer dans une relation”. Pour elle, cette notion de lutte est liée à celle de djihad : “ça participe du combat qu’on mène dans son cœur, pour s’élever”. Ça n’est pas pour autant qu’elle culpabilise d’avoir du désir : “L’Islam ne demande pas de combattre le désir, mais de l’encadrer. J’en ai et je trouve ça normal, mais j’ai appris à le contrôler. Je pars du principe que je suis censée le refouler jusqu’à mon mariage, du coup j’évite d’y penser”. Elle a déjà eu un petit ami pendant deux mois, à 15 ans, mais elle a rompu parce que ça lui paraissait en contradiction avec ses valeurs. Pour elle, il ne faut pas s’engager dans une relation si elle n’a pas pour finalité le mariage. “On me dit parfois que je gâche ma jeunesse. Pour moi, ça n’est pas être extrémiste, mais respecter la règle religieuse telle qu’elle est”.

 

Pourquoi se priver ?

Pour eux tous, donc, le sexe n’est pas tabou, et le désir n’est pas quelque chose dont on doit culpabiliser. Etienne pense même que la chasteté a appris à son couple à communiquer sur le sexe : “on se parle de nos désirs, des moments où on a peur de craquer”. Prisla, Clarisse, Etienne, Agathe et Léa semblent habitués à en parler, parce qu’ils ont théorisé leur rapport à la sexualité. Une question reste à se poser : pourquoi s’en priver ? Du point de vue d’un croyant, la bonne question serait plutôt : pourquoi Dieu demande-t-il cela à ses fidèles ?

Les arguments se rapprochent souvent : tous ces témoins estiment que le vrai amour, c’est celui qui a vocation à durer toute la vie, et qu’un couple qui dure, ça se travaille. Or, selon Carinne, “n’avoir qu’un seul compagnon, ça permet de ne pas abandonner à la première difficulté. Si on a fait l’effort d’attendre, de s’engager fortement avec quelqu’un, on aura tendance à faire plus d’efforts pour que le couple marche. Les principes religieux sont là pour nous aider à atteindre nos objectifs. L’objectif derrière la chasteté, c’est d’avoir une relation de couple qui va durer toute la vie”. 

Ils ont une vision transcendante du couple et du sexe : c’est pour eux quelque chose de beau qui doit rester entouré d’une certaine pureté. Le sexe doit entrer en cohérence avec l’amour pour former un tout harmonieux. Pour Prisla, “on accumule quelque chose avec la personne avec qui on couche, on donne et reçoit quelque chose de fort. Ça ne devrait pas être indépendant d’une relation amoureuse”. Carinne explique que “l’un des principes importants de la foi baha’i, c’est l’unité. L’unité générale entre soi et le monde vient d’une harmonie dans tous les cercles. Or la plus petite cellule de l’unité, c’est la famille et le couple”.

Et puis, de l’avis de tous, c’est aussi une façon d’affirmer sa volonté, de se montrer qu’on est capable de contrôler des envies, pour un dessein qui leur paraît plus noble.

 

Nuances de l’abstinence

Si ces arguments sont plutôt similaires, les raisons profondes qui semblent animer ce choix sont variées. Etienne et Agathe ont pris cette décision ensemble, progressivement. Agathe explique qu’ils ont voulu tenir cet objectif pour “faire mûrir leur relation affective, avant de s’engager définitivement par le mariage”.

Prisla, elle, donne l’impression qu’elle n’est pas très confiante en elle et en sa capacité à plaire. Attendre le mariage, c’est aussi une façon de tester la confiance qu’on peut accorder à l’autre : “quand on aime quelqu’un, je crois qu’on met tout son cœur dans la relation sexuelle, le faire avec quelqu’un qui s’en fout, ça doit faire mal. En restant chaste, je m’en préserve”.

Pour Léa, le respect de cette règle rentre dans une logique de cohérence avec soi-même et avec sa croyance, de “bonne foi” : “J’ai la foi, parce que je pense que tout ce que me demande Dieu est bon pour moi, alors je respecte ce que Dieu m’a demandé de respecter”.

Carinne, qui a une personnalité plutôt optimiste, n’a pas une vision très contraignante de cette règle. Elle pense que c’est positif pour elle et c’est pour ça qu’elle a choisi l’abstinence, sans pour autant la sacraliser. A propos de la fois où elle a couché avec son petit ami, elle relativise : “c’était une erreur, mais je ne dois pas culpabiliser, ni nier le désir que j’avais eu à ce moment-là”.

De la liberté dans la contrainte

Un point revient systématiquement dans les témoignages : tous estiment que l’abstinence les épanouit. Prisla raconte qu’elle se sent “fière, vachement libre, indépendante”. Elle est “contente d’elle”, et “heureuse de ne pas avoir à se demander si elle doit faire confiance ou non à un mec”. Etienne considère que la chasteté “apporte beaucoup” à son couple : elle leur a permis de plus communiquer, de mûrir un idéal de relation, de se projeter dans le futur rapidement, et de faire beaucoup de choses ensemble au lieu de rester au lit… Il dit qu’ils ne sont “pas frustrés” puisque c’est un choix libre. Selon lui, “ça n’existe pas des catholiques qui suivent cet idéal parce qu’ils se sont obligés, sans y voir d’intérêt personnel. On ne peut pas tenir si on ne comprend pas cette règle !

Léa, elle, prend les choses dans l’autre sens. “Si je suis cette règle, c’est pas parce que je pense qu’elle est bonne pour moi, c’est parce que Dieu me l’a demandée, et qu’en tant que croyante, je sais que ce que veut Dieu est bon pour moi. Je ne vois pas quel argument pourrait justifier l’abstinence. Rien n’est suffisamment fort pour empêcher de céder au désir, à part Dieu”.

Carinne pense que si elle n’avait pas été chaste, elle aurait pu “tomber dans le travers de multiplier les relations inutiles qui sont là pour flatter l’ego”. Elle confie : “Je me sens plus libre en tant que fille chaste quand je vois que certaines personnes se demandent si leur partenaire n’est pas là juste pour le sexe. Pour beaucoup de couples de mon âge, le futur est un tabou, moi j’ai fait le choix d’y penser”. En rigolant, elle cite une punchline de Kery James : “être libre, c’est choisir soi-même ses chaînes !

 

Célia Laborie

Illustration : Héloise Solt – http://heloise-solt.tumblr.com/

 

* Certaines informations (prénom ou ville d’origine) ont été modifiées pour protéger l’anonymat des témoins.