Telecomix : Hacktivistes de la liberté

Ce n’est pas une organisation, ils n’ont pas de porte-parole, ils ne planifient pas leurs actions, et ils sont à peine une centaine. Grâce à eux, pourtant, des millions de gens ont pu retrouver une connexion à Internet pendant les printemps arabes. Esquisse.

Un matin d’août 2011, six mois après les première grandes manifestations qui serviront de prologue à la guerre civile, quelque chose d’étrange s’est produit sur l’Internet syrien. Lorsque les internautes se connectaient, une page noire s’affichait. Quelques phrases étaient écrites en arabe : “Ceci est une coupure volontaire et temporaire d’Internet. Lisez attentivement le message suivant, et transmettez-le. Votre activité sur Internet est surveillée.

Puis, une page blanche s’ouvrait. On pouvait y lire des instructions pour utiliser des outils de chiffrement et d’anonymisation. Le but : s’affranchir de la censure et de la surveillance étatique. Un mystérieux symbole trônait dans l’en-tête : une étoile au centre de la lettre oméga, surplombant une pyramide entourée d’éclairs. En dessous de ce dessin, quelques mots : “Nous sommes Telecomix. Nous venons en paix.

La page sur lesquels les Syriens arrivaient en se connectant à Internet
La page sur lesquels les Syriens arrivaient en se connectant à Internet

TELECO-QUOI ?

Sur son site Internet, Telecomix se présente ainsi : “Il n’existe aucune organisation appelée Telecomix mais quand il arrive que Telecomix désorganise, un organisme siphonophorique émerge pour être défait par la prochaine vague ; ne laissant derrière lui que quelques fragments de datalove dans le fossé des villes fantômes d’Internet.

À l’image de cette présentation, Telecomix reste mystérieux, même si de nombreux membres en parlent régulièrement et ouvertement. Pour le définir, il est plus facile de décrire ce qu’il n’est pas : ce n’est pas une organisation, il n’existe aucun leader ni voix commune, et n’a pas de plan d’action.

Cette non-organisation est née en 2009 dans des forums de discussion sous l’impulsion des Suédois qui avaient créé le Parti pirate et le site de téléchargement The Pirate Bay. Au plus fort de leur activité, ils étaient entre cent et trois cents à suivre le canal IRC dédié, et étaient entre 20 et 60 à être réellement actifs. Aujourd’hui, Telecomix semble assoupi. Mais comme en témoigne l’un de ses nombreux tweets sibyllins, il a toujours un œil ouvert :

Tweet-Telecomix

“Nous appartenons au passé seulement pour devenir imperceptibles, et cacher que nous sommes dans le futur.”

DE LA PLOMBERIE EN TUNISIE

Au contraire d’Anonymous qui organise des attaques par déni de service (ils saturent de requêtes un site pour le rendre inaccessible), Telecomix a pour principe de protéger le réseau dans les endroits où il est menacé. Ils se considèrent comme les « plombiers de l’Internet » et défendent avec rigueur la neutralité du réseau : à ce titre, ils ont surtout été actifs pendant les printemps arabes et se sont concentrés particulièrement sur la censure d’Internet. Pour se faire une idée de ce qu’ils représentent et pour quoi ils luttent, peut-être mieux vaut-il s’arrêter sur leurs actions.

Début 2011, après le début de ce qui deviendra le “printemps arabe”, le gouvernement de Ben Ali décide de bloquer l’accès à certains sites, tels que Facebook ou Twitter. En effet, les activistes tunisiens y partagent des vidéos, des rendez-vous ou toutes sortes d’appels à l’action. C’est sur ce terrain que Telecomix commence à mettre la main à la pâte : les agents de Telecomix aident les blogueurs à protéger leurs données en faisant croire qu’ils se connectent d’un autre endroit, et crééent des sites miroirs.

« RT  qui a fait un tutoriel sur comment mettre en place un site miroir  »  

HACKER, C’EST BIDOUILLER

Le 28 janvier 2011, le gouvernement égyptien qui affronte alors une éruption de colère populaire décide de couper l’accès à Internet. Jim Cowie, le responsable de Renesys, une entreprise auscultant le trafic mondial, dira à ce propos : “Fondamentalement, c’est comme si vous redessiniez la carte du monde et [que l’Égypte] n’existait plus en tant que pays.

Le trafic Internet en Égypte entre le 27 et le 28 janvier 2011. Le trafic résiduel est celui des instances gouvernementales — © www.arbornetworks.com

Cela faisait déjà quelques semaines que certains sites — et notamment les réseaux sociaux — étaient bloqués en Égypte. Telecomix avait mis en place des moyens permettant de contourner la censure, mais dans la nuit du 27 au 28 janvier, tout est devenu plus “difficile”, d’après Pete Fein, un activiste de Telecomix : “On a essayé de communiquer par les ondes radio, mais sans beaucoup de résultats.” (source)

Alors que le « hacker » reste un voyou dans l’inconscient collectif, le terme signifie en réalité « bidouilleur » : d’un côté de la Méditerranée comme de l’autre, on dépoussière ses antiques modems 56k que l’on croyait voués au musée. Telecomix, avec l’aide de la FDN (French Data Network, la fédération française des Fournisseurs d’Accès à Internet associatifs), redonne l’accès à Internet aux Égyptiens par le biais des lignes téléphoniques qui n’étaient pas coupées.

Un numéro de téléphone français, un identifiant et un mot de passe fournis par la FDN suffisent pour retrouver l’accès à la toile. Le jour même, la French Data Network précise sur son blog qu’ils « espèrent contribuer par ce biais à la liberté d’expression » à travers cette « humble action ». La connexion, médiocre, permet tout de même de poster des textes et de communiquer avec le monde extérieur.

« Lorsque les gouvernements coupent les moyens de communication, les gens se font souvent tuer. La Birmanie et l’Iran nous l’ont rappelé. »

GOOGLE TRANSLATE VERSUS BACHAR

En Syrie, quelques mois plus tard, c’est une autre histoire. Les agents de Telecomix ne connaissent aucun Syrien, mais leur détermination et de nombreuses nuits blanches font le reste. Et heureusement, « les Syriens sont vraiment nuls en informatique », plaisante Bluetouff, un hacker de Telecomix, dans un article publié sur le site de l’Humanité.

L’opération commence par un scannage complet de la totalité du Web syrien pour lister tous les ordinateurs et regarder leur contenu. À la fin du mois d’août 2011, ils trouvent une faille de sécurité chez un fournisseur d’accès à Internet local. À l’aide d’un script maison, ils redirigent les internautes vers une page spécifiquement créée pour l’occasion qui les guide dans le chiffrage de leurs communications, et leur donne accès à un tchat IRC privé.

En l’espace d’une heure, des dizaines de Syriens débarquent sur l’IRC. Ils ont peur, ils craignent une nouvelle manœuvre du gouvernement. Et c’est là que « la partie la plus ardue de l’OpSyria » débute : « Personne ne parle syrien, chez nous. Je me suis retrouvé avec un ordinateur ouvert sur IRC d’un côté et un ordinateur avec le programme de traduction Google Translate de l’autre », raconte KheOps dans le même article.

Mais bientôt, deux Syriens anglophones arrivent. Telecomix les rassure, les calme, puis les forme. Le processus est lancé : les Syriens apprennent désormais à leurs compatriotes les rouages du chiffrement, et peuvent retrouver un Internet sécurisé, pour le moment.

LES FRITES MC CAIN ET BARBARA STREISAND

Telecomix s’est également illustré en sécurisant les blogs de dissidents, comme en témoignait Okhin, un agent de la « non-organisation », en septembre 2015 sur Altermondes : « Nous avons créé Streisand.me, un service qui permet de créer facilement des copies des blogs menacés de censure sur d’autres serveurs de manière à garantir leur accessibilité. Son nom fait référence à l’effet Streisand. » Cette sécurisation a été utile au-delà des pays dirigés par des dictateurs bien en place, comme en témoigne l’hébergement sur leur serveur du site français Copwatch, après qu’il ait été déclaré interdit par les autorités.

Malgré leur nombreuses actions, les agents de Telecomix restent modestes : « Tout se passait derrière nos ordinateurs, il n’était pas nécessaire de se rendre sur place. Notre mission était d’apporter un outil, pas de s’approprier un combat. On peut dire qu’on aidait à construire les barricades sans pour autant monter dessus », résume Okhin. Et Bluetouff note, non sans humour :« Le piratage, c’est comme les frites McCain, c’est ceux qui en parlent le plus qui en font le moins. Nous, on communique mais il y a des hackers invisibles qui font des trucs encore plus dingues. »

Pourtant, ils ont décidé en 2015 de fermer leurs serveurs : « Nous nous sommes rendus compte que les gens sur place renonçaient à prendre les choses en main car ils attendaient notre intervention. Cela a été le cas par exemple en Ukraine… »  

Pierre Laurent
twitter@PierreLrnt

SOURCES :

France TVNew York TimesOWNI, Les InrocksWearPants, Altermondes, L’Obs, Arbornetworks, WikipediaForbes, L’Humanité, 01Net, FDN, …

 

 

 

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