Urous quau saup

Heureux qui sait.

Sont connues les langues de Shakespeare, de Cervantès, de Molière ; mais il existe également la langue plus discrète de Frédéric Mistral. Grande figure du provençal, premier et seul auteur de langue régionale a avoir reçu le prix Nobel de littérature en 1904, il domine le XXème siècle et au-delà. Frédéric Mistral c’est celui qui a redonné ses lettres de noblesse à une langue déjà sur le déclin, qui l’a ranimée et a tenté de l’ancrer dans la modernité pour éviter sa disparition totale.

Mais comme toute langue est fondamentalement politique, il faut pour évoquer le provençal, remonter bien plus avant dans l’histoire de France et au-delà. Car la Provence est une des régions qui s’est incorporée tardivement au royaume français. Jusqu’en 1481, le comte de Provence régnait sans partage sur cette terre sudiste indépendante. Cependant, à la mort du comte Charles III, le roi Louis XI de Valois en hérite, rattachant un nouveau territoire à la couronne française.

 

L’âge d’or du provençal : du Haut Moyen-Âge au XVIème siècle

La Provence a alors une identité forte, qui passe avant tout par la langue. On y parle le provençal, certes, mais qui dérive de la langue d’oc parlée jusqu’à Toulouse et au-delà, par opposition à la langue d’oïl au nord du pays. La distinction se fait sur la manière de dire « oui »: « oc » pour l’occitan donc. L’occitan est depuis le Haut Moyen-Age une langue renommée : c’est le parler des troubadours, littérateurs de l’époque. C’est une des langues « vulgaires » les plus utilisées, par rapport au latin, langue « culte » qui tombe cependant peu à peu en désuétude. On parle alors de « lenga romana« , langue romane, terme qui sera repris au XIXème pour distinguer cet ancien occitan du moderne.

Il existe depuis le XIème siècle une littérature occitane qui se décline en plusieurs genres, de la poésie épique au théâtre, mais la langue d’oc est également une langue de commerce et de science. C’est pour cette raison que l’occitan est bien en réalité une langue, et non pas un « patois » contrairement à ce que l’on prétend communément. En effet, le terme patois – qui est connoté négativement – renvoie à une langue locale qui n’existe que sous une forme orale, et qui ne possède ni grammaire ni littérature. Ce n’est pas le cas de l’occitan : La Passion de Clermont, un de premiers poèmes en occitan classique, est daté de 950 environ et Guillaume IX de Poitiers ( 1071- 1127) est le premier poète occitan connu.

Pos de chantar m’es pres talenz,
Farai un vers, don sui dolenz:
Mais non serai obedienz
En Peitau ni en Lemozi.

Qu’era m’en irai en eisil:
En gran paor, en gran peril,
En guerra, laisserai mon fil,
Faran li mal siei vezi.

Lo departirs m’es aitan greus
Del seignorage de Peitieus
En garda lais Folcon d’Angieus
Tota la terra e son cozi.

Guillaume IX, « Pos de chantar m’es pres talenz », extrait

 

Je peux chanter de mon talent, / Je fais un vers des sentiments, / Je ne serai jamais servant / En Poitou et en Limousin

Je partirai, selon l’exil / De la grande peur et du péril, / En guerre, au fils, à ma grande file / Feront, le grand mal, ses voisins.

Je quitterai pour l’amitié / La seigneurie de Poitiers / Foucon d’Angers, la moitié / De toute ma terre, oh son cousin!…

 

Les Leys d’Amors de Guilhem Molinier promulguées à Toulouse en 1356 instaurent la première grammaire de l’occitant ; à titre de comparaison, le français a été fixé grammaticalement par la Pléiade au XVIème siècle.

Toutefois, le manque d’unité des langues au niveau national déplaît à la monarchie : la France n’est unifiée ni dans la langue, ni dans les mesures, ni dans les coutumes ; bref, elle reste un Etat virtuel dans les faits, tant un normand différe d’un marseillais. C’est pour cette raison qu’en 1539, François promulge l’édit de Villers-Cotterêts qui instaure le français comme seule langue d’administration. Les tribunaux et les archives provençaux, qui rédigeaient leurs arrêts jusque-là en occitan, se francisent ; c’est la première étape d’une longue lutte contre les régionalismes. Dans un second temps, l’Académie française, créée en 1635, tente de « purifier » la langue française en y supprimant les occitanismes. La littérature occitane est alors en déclin depuis le XIVème siècle, peu à peu supplantée par le français qui acquiert ses lettres de noblesses grâce à Du Bellay ou Ronsard. Toutefois, une renaissance de l’occitan s’opère avec notamment le gascon Pey de Garros (~1525 ~1523) qui veut redonner son éclat à la langue grâce à ses Poesias gasconas ou encore ses Eglògas. Toutefois déjà le gascon ne s’utilise plus que pour la littérature populaire ou par choix militant.

1793 : l’arrêt de mort de l’occitan

Mais c’est la révolution qui plonge définitivement l’occitan dans le purgatoire des langues disgrâciées et la fait tomber dans l’oubli. En effet, après 1789, une Assemblée est constituée pour mettre en place une monarchie parlementaire à l’opposé de la monarchie absolue promulguée par Louis XIV. Mais la fuite de Louis XVI à Varennes et sa collaboration avec la Prusse mettent fin à cette ambition et la République est déclarée en 1792. Le répit ne dure qu’un an avant que n’intervienne la fâcheuse Terreur qui a discrédité le régime républicain pendant des décennies.

L’assemblée mise en place se divise alors en Montagnards et Girondins. Ces derniers, comme leur nom l’indique, sont majoritairement originaires de la Gironde, contrairement aux Montagnards parisiens où l’on retrouve Robespierre, Danton ou encore Marat. Les Girondins sont favorables à un régime décentralisé : ils finiront guillotinés. S’instaure durablement le centralisme dans le paysage politique français, soutenu par le club des Jacobins alliés à la Montagne, et ce jusqu’à aujourd’hui.

Paris devient toute-puissante, c’est la référence unique en matière de culture et d’administration. Pierre Bourdieu a d’ailleurs consacré une partie de Langage et pouvoir symbolique à l’étude des langues régionales mises de côté par rapport au français, langue de Paris, dans une telle position de suprématie que même les accents régionaux ont été dicrédités. Pour être pris au sérieux il convient d’adopter le parler français neutre, qui renvoie à une urbanité fermée, alors que les régionalismes sont relégués au rang de signes d’une ruralité méprisable (d’où la connotation négative du « patois »).

Le Félibrige mistralien

IMAG0962
Le dictionnaire de français-provençal rédigé en 20 ans par Frédéric Mistral

 

Au début du XXème siècle, si le provençal se parle encore, c’est majoritairement dans la campagne isolée. L’école de la IIIème République a fait en sorte que tous les enfants parlent le français, ce qui n’était pas le cas auparavant. Le français, vu comme une langue d’éducation et de modernité, supplante les langues régionales, particulièrement après la Première Guerre Mondiale où les conscrits, venus de toutes les régions de France, doivent parler français pour se comprendre.

Seulement, un homme de lettres refuse la disparition du provençal : il s’agit de Frédéric Mistral, plus grande figure moderne de la langue. Non seulement le poète fait le choix d’écrire en provençal, ce qui lui vaut le prix Nobel de la littérature qui honore une langue jusque-là dédaignée, mais il repense également toute la graphie du provençal, cherchant à moderniser la graphie classique qui date du Moyen-Âge. Il crée alors ce que l’on appelle aujourd’hui la graphie mistralienne. Son oeuvre lexicographique immense est le Lou tresor dóu Felibrige,  dictionnaire incontournable de la langue d’oc, qui inclut toutes les variantes d’un même mot en occitan.

Lis Óulivado

Lou tèms que se rerejo e la mar que salivo,

Tout me dis l’ivèr es arriba pèr iéu

E que fau, lèu e lèu, acampa mis óulivo

E n’óufri l’òli vierge à l’autar dóu bon Diéu.

« Lis Óulivado », p.1, édition Gallica

Le temps qui devient froid et la mer qui déferle, / tout me dit que l’hiver est arrivé pour moi / et qu’il faut, sans retard, amassant mes olives, / en offrir l’huile vierge à l’autel du Bon Dieu.              (« Les Olivades »)

 

Le provençal en débat à l’ère 2.0

Depuis, l’héritage de Mistral perdure notamment à travers l’association qu’il a fondée en 1854, le Félibrige, qui veut faire connaître et diffuser la langue et se réunit une fois par an, à l’occasion de la Sainte Estelle. L’association compte à peu près 2000 membres aujourd’hui ; en font notamment parti Eric Possenti et son père Jean-Paul.

IMAG0958
Chez les Possenti, le dimanche c’est le jour de l’aïoli, plat typiquement provençal

 

Eric Possenti est depuis longtemps un amoureux du provençal. C’est également un admirateur du travail du poète provençal: « Mistral a été le déclencheur » affirme-t-il, du renouveau d’une langue alors promise à la disparition

Le Felibrige n’est pas la seule grande association de défense des langues régionales ; il existe également le Collectif Provence et l’Institut d’études occitanes créé en 1945. En parallèle, s’est développée une presse en provençal : L’Aquò d’aquí, le Prouvènço d’aro, mais également Lou Felibrige et le Prouvènço mantèn! Quant à La Marseillaise, journal régional publie également quelques articles en provençal. Grâce au militantisme des associatifs, cette langue régionale reste vivante.

Et pourtant, Eric Possenti n’a commencé à apprendre le provençal qu’au collège: « Je me suis pris d’amour pour cette langue » confie-t-il. Au point de connaître aujourd’hui parfaitement son histoire, sa grammaire et ses graphies, puisque la graphie dite « mistralienne » cohabite aujourd’hui avec la graphie classique (moyen-âgeuse) qui a été mordernisée. Son père avoue quant à lui que s’il a été élevé dans les Basses-Alpes et que le provençal a l’écoute lui était familier, il ne le pratiquait pas et l’a même complètement oublié par la suite. Il n’a commencé à étudier la langue qu’à partir de 60 ans et « c‘est revenu très vite« . Toutefois, il reconnaît que déjà la génération de ses parents ne parlait plus le provençal. L’école républicaine et les associations ont ainsi largement pris le relai de la structure familiale dans l’apprentissage de la langue : on compte d’ailleurs environ 120 000 élèves de provençal dans la seule agglomération Aix-Marseille.

Jean-Paul Possenti lit un texte en provençal : « Le cours de provençal », niveau débutant.

Selon Eric Possenti, le provençal est clairement une variante linguistique de l’occitan. Il se place donc du côté des occitanistes, ceux qui pensent qu’il y a un  tel « degré de proximité » entre les dialectes occitans (dont le provençal ferait partie) qu’on peut véritablement parler d’une « langue d’oc » commune à tout un territoire qui va grossièrement de Marseille jusqu’à Toulouse en passant par les Alpes pour se terminer dans le Languedoc (étalé sur 33 départements). Mais ces occitanistes s’opposent à ceux qui considèrent que le provençal est une langue à part entière, et que la langue d’oc n’est qu’une construction politique. Parmi eux se trouve un autre membre du Felibrige, Jean-Michel Turc, professeur de provençal à Marseille : il enseigne à environ cent vingt élèves répartis sur trois établissements.

A ses yeux, une langue régionale c’est avant tout « une langue de proximité » et qu’il faut alors qu’elle porte le nom que lui donnent généralement ses locuteurs. Par conséquent, en Provence on parle donc bien le provençal, une langue en soi et non pas un des dérivés de l’occitan. S’il convient que provençal et occitan sont liés, il faut bien prendre conscience qu’ « aucune langue n’est indépendante des autres« .

« Le provençal fait partie de la langue d’oc » certes, elle n’est pas une langue indépendante. Pour autant, il considère « problématique » de définir le provençal comme un dialecte d’une véritable langue qui serait l’occitan d’un point de vue politique. C’est omettre d’une certaine façon la culture propre du provençal et son histoire : avec le « projet occitaniste » s’opérerait un « nivellement » à éviter. L’unité de l’occitanie ne serait donc que fantasmée. De plus à ses yeux, « le concept d’occitan est un concept nouveau à contre-courant de ce qu’attendent les gens aujourd’hui parce que les régions comptent de plus en plus dans un monde mondialisé, et l’ancrage se fait dans la ville, et non pas au niveau de la région, encore moins au niveau des macro-régions comme l’occitanie« .

Tous se rejoignent toutefois sur une idée : le provençal est « une langue de culture et un refuge identitaire » professe Eric Possenti, « un besoin » que peuvent ressentir certains face à la mondialisation, qui va d’après eux de pair avec une disparition de certaines pratiques culturelles. Il résume : « Le provençal participe du besoin de se recréer une identité perdue par crainte d’uniformisation« .Les provençalistes partagent donc une même passion qui refuse tout utilitarisme ; ils en reviennent aux racines même du savoir, qui n’a aucune raison d’être, sinon le plaisir que l’on a de l’acquérir.

Myriam Mariotte.

Discours de Frédéric Mistral à Saint Rémy de Provence le 9 septembre 1868, pour la défense du provençal, lu par Eric Possenti.