Un mur entre les Wallons et les Flamands à Bruxelles

Un mur des lamentations à Bruxelles ? C’est ce que tend à démontrer une étude du groupe du Vendredi, un think tank libéral belge. Selon ces recherches, un mur de plus de deux kilomètres sépare les élèves francophones et néerlandophones dans les écoles bruxelloises. Reportage de Constance Léon dans une école de l’agglomération bruxelloise qui, elle, a choisi d’en découdre avec ce clivage vieux de plusieurs années.

« Moi, j’ai une copine, et bah, elle parle néerlandais, je l’ai rencontré à la danse« , explique une élève de primaire, emmitouflée dans sa doudoune rose fluo. C’est l’heure de la récré à l’école communale de Stockel. Dans la cour, les enfants ne parlent que le Français. A l’est de Bruxelles, dans la commune (comprenez un arrondissement) de Woluwe Saint Pierre, les élèves de l’école primaire s’haranguent à grands cris, sous les panneaux de basket.

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Une élève de primaire de l’école communale de Stockel à Bruxelles. (Photo : Constance Léon)

En somme, une matinée comme les autres. Sauf qu’ici, l’école-ci est séparée en deux. Une partie est  destinée aux écoliers néerlandophones et l’autre est réservée aux francophones.

« Les programmes scolaires sont différents entre les néerlandophones et les francophones« , explique Mme Waldschmidt, la directrice de l’école communale de Stockel. Mais aussi des profs spécialisés pour chaque langue. Chacun reste chez soi. Dans la cour, pas d’apartheid linguistique, tous les enfants jouent ensemble, si les horaires correspondent.

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Cour de récréation de l’école communale de Stockel (Photo : Constance Léon)

« Cependant, nous proposons une formule particulière pour échanger entre les deux parties de l’école. On offre aux CM2 et aux 6èmes des cours de Français pour les néerlandophones, et de Néerlandais pour les francophones. Il faut les habituer à l’accent et au vocabulaire basique des deux langues« , ajoute la directrice de l’école communale.

Si les échanges entre les deux communautés sont fréquents, dans cette école, certaines pratiques demeurent distinctes. « Les salaires sont différents entre les enseignants francophones et néerlandophones, les périodes de repos varient aussi« , précise Cynthia Petry, enseignante depuis 14 ans dans l’école communale, en charge des 4ème A.

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Les élèves de Cynthia Petry, studieux en classe (Photo : Constance Léon)

Un mur linguistique dans les écoles bruxelloises

Le Groupe du Vendredi a pu identifier 90 écoles de Bruxelles séparées par un mur. Les cours de récréation ou les réfectoire sont physiquement séparés par un mur ou un grillage. Ces lignes séparent la partie pour les enfants de l’enseignement francophone et l’autre, pour les enfants de l’enseignement néerlandophone. Mis bout à bout, ces clôtures deviendrait un mur réel, mais invisible, de plus de 2 km qui traverse Bruxelles.

Toujours selon le groupe du Vendredi, 30 000 enfants sont confrontés au quotidien à ces frontières physiques. « Le mur divise les enfants en deux camps et la réglementation n’est en outre pas cohérente, ce qui est au désavantage de la jeunesse bruxelloise« , annonce le groupe de pensée.

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La partie francophone de l’école de Stockel (Photo : Constance Léon)

 Et la séparation ne date pas d’hier. « Près d’un adulte sur dix de moins de 45 ans qui est allé à l’école à Bruxelles a été confronté à ces murs communautaires« , explique Brieuc Van Damme, l’un des fondateurs du groupe du Vendredi.

Dans les écoles, les langues se délient

La jeune directrice de l’école communale de Stockel, étudiée par le groupe du Vendredi, n’a pas eu connaissance des conclusions du rapport. Pour autant, d’autres écoles ont salué ces résultats.“Les directeurs des écoles concernées par ces séparations ont enfin pu raconter les absurdités de la réglementation”, raconte Brieuc Van Damme.

Un directeur d’une école m’a donné une comparaison frappante : organiser un partenariat s’avère plus facile avec l’Espagne qu’avec l’autre communauté linguistique de Bruxelles”, s’exclame Brieuc Van Damme.

« Dans une commune, les politiques ont donné, à un moment, la priorité aux francophones. Résultat des courses, les élèves flamands devaient marcher 15 min aller et 15 min retour dans la commune voisine pour profiter de leur centre sportif, alors que le gymnase francophone était dans l’école. Si les écoles ne respectent pas ces réglementations, la communauté coupe les subsides« , précise-t-il.

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Élèves de l’école de Stockel (Photo : Constance Léon)

Du côté des administrations, ça coince

« Une personne qui a obtenu son agrégation à l’Université libre de Belgique (ndlr : université francophone), ne peut pas être nommée dans l’enseignement néerlandophone à Bruxelles. A l’inverse, un germaniste agrégé de l’université flamande ne peut pas être nommé dans une école francophone alors que l’enseignement francophone est confronté à une pénurie de bons professeurs de néerlandais ! » s’insurge Brieuc Van Damme.

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Pour être pote avec Mario Bros, pas besoin de savoir parler jap’ non ? (Photo : C.Léon)

 Comment rapprocher les deux communautés?

Comme disaient les Pink Floyd : « après tout, tout ça, n’était qu’une brique de plus dans le mur ». Alors, quelles briques retirer en premier ?

Le groupe du Vendredi prêche pour obtenir un enseignement bilingue, comme il est pratiqué pendant deux ans seulement à l’école de Stockel. Le collectif souhaite aussi des échanges entre les professeurs de langue et la mise en place d’événements extra-scolaires où les élèves se mélangent.

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Le réfectoire des élèves de Stockel (Photo : Constance Léon)

Qu’en pensent les personnalités politiques belges?

Certains politiques flamands se sont insurgés à l’idée que le rapport du groupe du Vendredi ne faisait qu’affaiblir l’aura du Flamand, une langue moins parlée que le Français. Selon eux, si la langue cesse d’être enseignée séparément, elle deviendra une langue morte dans une ville majoritairement francophone. Un argument qui revient fréquemment dans le débat politique belge.

Brieuc Van Damme est lui même néerlandophone : “il faut parvenir à oublier le traumatisme des années soixante, lorsque les flamands étaient marginalisés.” Hilde Crevits, la ministre flamande de l’enseignement n’a eu qu’une réaction distante.

Son homologue wallonne, Joëlle Milquet a souligné que “l’enseignement reste une compétence des Communautés (instances représentatives des trois langues, ndlr), pas celle de Bruxelles”. Bref, chacun gère son porte-feuille et sa langue comme il l’entend. Mais la ministre se bat aussi avec acharnement contre la régionalisation de l’enseignement qui pourrait encore creuser cette distance entre les deux communauté.

« A l’heure de la construction européenne, on serait incapable entre quatre millions de francophones belges, soit à peine le nombre des habitants d’un petit quartier d’une grande métropole de Chine, de partager les compétences aussi essentielles que sont la culture et l’enseignement, les plus fondatrices d’une citoyenneté et appartenance? (…) Les Québécois ont l’intelligence de ne pas séparer la ville de Québec et Montréal me semble-t-il!« , explique Joëlle Milquet, pour rejeter l’appel à régionaliser l’enseignement, compétence aujourd’hui gérée par la Fédération Wallonie-Bruxelles, en octobre 2015.

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Élèves de l’école communale de Stockel (Photo : Constance Léon)

 

Comment en est-on arrivé là ?

Retour sur l’histoire de deux langues qui se déchirent en Belgique avec Liselotte Mas.

« En Europe, et certainement dans sa capitale, la construction de tels murs ne peut exister. Bruxelles a, un peu à l’instar de Berlin en 1987 avec Ronald Reagan, besoin d’un moment Tear-down-this-wall « , lance Brieuc Van Damme du groupe du Vendredi.

Les frontières linguistiques sont un véritable casse-tête en Belgique. Outre les innombrables dialectes il y a trois langues officielles dans l’administration : le français, le néerlandais et l’allemand. Au carrefour de ces trois aires culturelles, la Belgique tente d’accommoder les particularités de chacun, non sans difficulté.

Le Nord du pays est néerlandophone (Flandre), le sud francophone (Wallonie) et une petite région à l’est est germanophone (cantons d’Eupen et Saint-Vith). Cela a toujours été le cas, au moins depuis le Moyen-Âge,  à une exception près. Bruxelles, capitale du pays, est enclavée dans la région flamande. Les Bruxellois, à l’origine, parlent un patois proche du néerlandais. Mais au XIXème siècle, la ville s’est francisée.

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Frontière linguistique en Belgique. En vert, la région de langue néerlandaise. En rouge, la région de langue française. Entre deux, la région bilingue de Bruxelles-Capitale (néerlandais et français) et, en bleu la région de langue allemande. (Photo : Wikicommons)

Pourquoi les Bruxellois se sont-ils mis à parler français ?

Eh bien la région flamande était alors la plus pauvre, la plus rurale tandis que la Wallonie (région du sud, francophone) était mieux lotie avec, notamment, de puissantes industries sidérurgiques et minières. La bourgeoisie parlait français depuis longtemps et cette dernière s’est progressivement installée à Bruxelles. Dès lors, l’administration, les politiques et les pouvoirs public se sont mis à français. Les flamands, discriminés, ont commencé à vouloir faire entendre leur voix. Ils ont voulu pouvoir participer aux décisions politiques et accéder à des métiers comme celui d’avocat.

Quand la Flandre est devenue plus puissante économiquement et que la Wallonie a entamé son déclin, faute de renouvellement économique, les néerlandophones ont pu faire pression et demander davantage d’autonomie culturelle. C’est alors qu’une frontière linguistique est crée, en 1921. De part et d’autre, les langues officielles sont différentes.

Après la Seconde Guerre mondiale, la Flandre devient la région la plus riche et la plus peuplée. La Wallonie subit le même sort que les régions industrielles du Nord de la France : désindustrialisation, chômage et grèves à répétition. En échange d’aides financières, les Wallons concèdent aux Flamands davantage d’autonomie culturelle et le statut strictement bilingue de la capitale bruxelloise. La ville devient une agglomération puis une région, avec des pouvoirs spécifiques.

Un bilinguisme imposé

Depuis lors, tous les panneaux de signalisation sont bilingues et tous les services publics doivent fonctionner en français et en néerlandais. Une parité linguistique est instaurée en politique, dans les instances gouvernementales fédérales. Aussi, tous les Belges doivent théoriquement apprendre la langue de l’autre. Effort qu’ils rechignent de plus en plus à faire. Les langues plus « mondiales » comme l’anglais ou l’espagnol ont désormais la cote.

Or, à Bruxelles, 90% des habitants parlent français. Y imposer le néerlandais n’a pas été chose facile même si, aujourd’hui, les deux communautés semblent vivre paisiblement. Si les écoles néerlandophones existent, elles sont souvent fréquentées par des enfants francophones dont les parents recherchent la meilleure éducation possible. Avec tous les clichés que cela implique, les instituteurs flamands ont la réputation d’être plus sévères et rigoureux. Cela permet aussi l’apprentissage du néerlandais sans difficulté avec une immersion dès le plus jeune âge. Cet à priori est confortée par les derniers classements PISA qui montrent un meilleur niveau scolaire chez les Flamands.

Aujourd’hui, quand on discute avec les Bruxellois, la plupart disent s’être « lassés » de ce débat sans fin. Au sein des frontières physiques de la Belgique, ce sont finalement deux cultures, deux langues et deux peuples qui cohabitent. Comme si deux pays différents devaient vivre sous le même toit. A Bruxelles, par exemple, rares sont les interactions culturelles : les néerlandophones ont leurs théâtres et leurs cinémas, même chose pour les francophones. Il est simplement impossible de faire scission pour des raisons pragmatiques : créer deux pays voudrait dire tout recommencer. Il faudrait faire accepter la chose à l’Union européenne, à l’ONU et aux pays voisins. Comme le rappelle si bien la devise nationale, « l’union fait la force ».

Constance Léon, Liselotte Mas, Jeanne Boezec

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